Une gauche coupée du peuple

La gauche vient de connaître sa quatrième défaite électorale en un an. Ce n’est pas pour elle le plus grave. Elle en connaîtra d’autres. La droite aussi, d’ailleurs. Le plus préoccupant pour la gauche, ce n’est donc pas la punition que vient de lui infliger le corps électoral. Ce n’est pas un vote sanction. C’est un vote de désaffiliation. Une partie du  » peuple de gauche  » vient de tirer sa révérence.

La plèbe vient de faire sécession sur l’Aventin, comme à Rome en 494 avant J.-C., lasse des injustices qu’elle subissait et du mépris dans lequel elle était tenue par les patriciens : telle est la signification profonde du déplacement massif des voix populaires en faveur du Front national.

Le voilà, le  » grand remplacement  » !

C’est un Français sur quatre qui vient de faire savoir qu’il n’appartient plus à la Cité, telle du moins qu’elle est organisée par les ordres privilégiés. Peu importe en vérité que le choix de ce quart-peuple se soit porté sur un parti sulfureux ou sur une solution absurde. Que l’on ne nous resserve pas ici le vieux plat trotskiste de la  » trahison  » de la social-démocratie, incarnée par François Hollande. Si c’était sa politique qui était en cause, et elle exclusivement, le Front de gauche aurait dû capitaliser sur cette défaillance.

Le ton crépusculaire de Jean-Luc Mélenchon au soir du second tour est à lui seul un aveu d’échec. C’est la gauche tout entière qui est sanctionnée. Qu’on se le dise, et surtout que l’on en tire les conséquences. Il n’y a pas, il n’y aura pas de Syriza à la française. (…) L’essentiel est ailleurs.

Il est d’abord dans des divisions dont le caractère saute aux yeux des moins prévenus. C’est un fait bien étrange : les divergences politiciennes au sein de la gauche ne cessent de s’approfondir, à mesure que les écarts idéologiques tendent à s’atténuer. Jadis, socialistes et communistes étaient porteurs de visions du monde différentes, voire opposées. Cela ne les empêchait pas de faire le Front populaire et, au minimum, de pratiquer la discipline électorale dans les élections.

Longtemps, la coupure entre l’Est et l’Ouest, entre le communisme et le capitalisme, est passée à l’intérieur même de la gauche. (…)

Rien de tel aujourd’hui. La priorité à la relance par la consommation, opposée à la priorité à l’investissement productif : y a-t-il dans une telle alternative de quoi prendre le risque d’offrir pour dix ans la victoire à la droite ? Et, tout en scandant  » Le fascisme ne passera pas ! « , de laisser le champ libre au Front national ?

Keynes diviserait-il plus la gauche aujourd’hui que Marx hier ? C’est à peine croyable.

Qui, en dehors des appareils, pense sérieusement que l' » autre politique « , dont les promoteurs finissent par convenir qu’il ne s’agit que d’inflexions, de rééquilibrages, de mesures d’urgence par rapport à celle de François Hollande et de Manuel Valls, mérite une scission au sein du Parti socialiste ? Que reste-t-il de l’ultime cadeau que François Mitterrand fit à la gauche en partant, à savoir une culture de gouvernement ?

Dans ces batailles picrocholines, qui cachent mal le pur affrontement des ambitions, un homme a joué un rôle majeur et délétère, c’est Jean-Luc Mélenchon. Cet homme intelligent et cultivé, ce patriote sincère, mais affecté d’une vanité puérile qui finit par neutraliser l’ensemble de ses qualités, a commencé sa carrière en don Quichotte du socialisme et est en train de l’achever en gugusse des médias.

Depuis longtemps, on le sent moins soucieux de faire gagner la gauche que de faire perdre François Hollande. Mais on ne saurait en rester à l’explication politique de la défaite de la gauche par sa désunion. Il y a beaucoup plus grave : il y a sa défaite intellectuelle ; il y a son logiciel déglingué.

De quoi a-t-il été question dans les débats depuis trois mois ?

De l’islam, encore de l’islam, toujours de l’islam ! Alors que le peuple de France a fait preuve d’un remarquable sang-froid, les redresseurs de torts sont partis en chasse contre l' » islamophobie « . Alors que les musulmans eux-mêmes se tiennent pour l’essentiel à l’extérieur de cette mêlée, le débat franco-français tourne à l’hystérie.

Un observateur un peu distrait pourrait croire que la tuerie de Charlie Hebdo, début janvier, est l’œuvre de dangereux exaltés qui ont nom Finkielkraut, Zemmour, Houellebecq, Onfray, et que ce sont les musulmans qui sont en train d’en payer la note !

Comment le peuple se retrouverait-il dans cette frénésie qui tourne à vide et qui a gagné récemment jusqu’au premier ministre ? Répétons-le, longtemps après Marcel Gauchet : les droits de l’homme ne sont pas une politique, ou plutôt, ils ne suffisent pas à faire une politique.

On dirait pourtant que la seule ambition de la gauche bobo est de surimposer un ordre moral antiraciste à l’ordre économique de la mondialisation capitaliste. Sur un exemple comme celui-ci, on mesure la gravité du divorce entre la gauche et le pays tout entier.

Négation de l’idéal philosophique Que serait la gauche sans le peuple ? Et surtout à quoi servirait-elle ? Puisqu’on a parlé de tripartisme à propos de ces départementales, veut-on d’un partage politique où l’extrême droite représenterait le peuple, la droite les grands intérêts économiques, et la gauche la fraction bobo de la société bourgeoise, mondialisée, déterritorialisée, réduite à une caricature de l’universalisme des Lumières, et doublée de l’acceptation silencieuse du règne de l’argent ? Sans moi !

Il y a, en effet, dans cette représentation de la gauche, quelque chose de détestable. Elle consiste à cantonner le peuple à ses besoins matériels (emploi, pouvoir d’achat, logement) et à réserver la satisfaction des aspirations spirituelles et morales à la fraction intellectuelle de la société bourgeoise. Il est à peine besoin de dire ce qu’une telle vision contient de mépris implicite pour la plèbe moderne ; à quel point elle est la négation de l’idéal philosophique de la gauche véritable, celle de Condorcet et de Victor Hugo, mais aussi celle de Proudhon et de Simone Weil. Il ne faut pas partir de la gauche, il faut partir du peuple. Il ne faut pas l’attirer à nous. Il faut nous placer à ses côtés.

Notre démarche doit être l’exact opposé de celle que préconisa un jour Terra Nova dans un article demeuré célèbre : puisque le peuple était devenu réactionnaire, la gauche devait changer de peuple.

Si vous faites cette révolution copernicienne, vous verrez alors se dissiper les fantasmes représentés par le Front national, qui ne sont pas dus à des aspirations racistes ou fascistes dans le peuple, mais au néant intellectuel et spirituel de la gauche tout entière : gauche de gouvernement, gauche frondeuse, gauche de la gauche… Rien, rien, trois fois rien !

Plus que la bourgeoisie devenue intellectuellement cosmopolite, le peuple a besoin d’un enracinement. A la différence des clochards de Beckett et des bobos propres sur eux et transparents, il a besoin de signifier quelque chose. Oui, le peuple a des besoins matériels qui sont prioritaires ; mais, oui, il a aussi besoin de se reconnaître dans une identité et d’être associé à part entière dans un projet. Car nous savons depuis Renan que la communion dans une identité et la collaboration dans un projet sont les deux faces indissociables d’une même médaille : celle de la nation et, en l’occurrence, de la nation française.

Jacques Julliard – Le Monde