Comment la CIA a financé Al-Qaida

Les Etats-Unis ont consacré des milliards de dollars aux guerres d’Irak et d’Afghanistan. Or, une partie de ces fonds est parvenue à leurs ennemis. C’est notamment ce qui s’est passé avec les valises d’argent liquide livrées par la CIA au palais présidentiel de Kaboul.

Au printemps 2010, des représentants officiels afghans négocient la libération d’un de leurs diplomates détenu par Al-Qaida. Le montant de la rançon est élevé – 5 millions de dollars – et les officiels peinent à rassembler la somme. Ils utilisent d’abord un fond secret alimenté par la CIA qui envoie tous les mois des valises d’argent liquide au palais présidentiel de Kaboul.

Un fond que le gouvernement afghan avait déjà entamé de près d’un million de dollars, affirment-ils. En l’espace de quelques semaines, cet argent ainsi que 4 millions de dollars versés par d’autres pays viennent re-remplir les caisses de l’organisation terroriste décimée par une vaste campagne de frappes de drones menée par la même CIA au Pakistan.

« Dieu nous a fait la grâce d’une importante quantité d’argent ce mois-ci », annonce Atiyah Abd Al-Rahman, l’administrateur d’Al-Qaida, dans une lettre à Oussama Ben Laden datée de juin 2010. Il ajoute que cet argent servira à acheter des armes et à financer des besoins opérationnels.

Ben Laden l’appelle alors à la prudence, soupçonnant les Américains de leur tendre un piège avec des billets irradiés, empoisonnés ou tracés. « Il est possible – même si c’est peu probable – que les Américains soient au courant de cette livraison d’argent, écrit-il, et qu’ils aient accepté de payer sachant que la transaction ferait l’objet d’une surveillance aérienne ».

Mais la généreuse contribution de la CIA aux finances d’Al-Qaida n’a rien d’une ruse. Ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres qui montrent comment le manque de supervision et de contrôle conduit l’agence américaine à financer indirectement ses propres adversaires.

Renforcement militaire de l’organisation

Alors qu’ils refusent de verser des rançons pour des ressortissants enlevés par Al-Qaida, les talibans et plus récemment l’État islamique, les Etats-Unis ont consacré des milliards de dollars aux guerres d’Irak et d’Afghanistan ces dix dernières années. Or, une partie de ces fonds est en réalité parvenue à leurs ennemis.

Ces lettres entre Oussama Ben Laden et Al-Rahman font partie des éléments de preuve présentés au procès d’Abid Naseer, un responsable pakistanais d’Al-Qaida condamné le mois dernier pour complicité avec des terroristes et préparation d’un attentat contre un centre commercial au Royaume-Uni. Cette correspondance a été découverte dans les ordinateurs et les documents saisis après le raid des forces spéciales américaines à Abbottabad au Pakistan, en 2011, au cours duquel Ben Laden a été tué.

Le diplomate libéré contre rançon, Abdul Khaliq Farahi, était consul général d’Afghanistan à Peshawar au moment de son enlèvement en septembre 2008. Il devait prendre ses nouvelles fonctions d’ambassadeur d’Afghanistan au Pakistan seulement quelques semaines plus tard. Il est resté otage pendant plus de deux ans. N’ayant pas de contact direct avec Al-Qaida, le gouvernement afghan a bloqué les négociations jusqu’à l’intervention du réseau Haqqani, une faction afghane rebelle proche de l’organisation terroriste, qui s’est proposée comme médiateur.

Les chefs d’Al-Qaida souhaitaient en réalité la libération de combattants et ces lettres montrent qu’ils ont calibré leur offre en n’exigeant que la libération de militants emprisonnés par les autorités afghanes et non par les Américains qui auraient refusé par principe. Face au refus des Afghans, « nous avons décidé de procéder à une échange financier, note al-Rahman dans une lettre de juin 2010. Nous avons conclu un accord pour 5 millions de dollars ».

Les 2 premiers millions ont été livrés peu de temps après la rédaction de cette lettre dans laquelle l’administrateur demandait à Ben Laden s’il avait besoin d’argent. « Nous en avons réservé une bonne partie au renforcement militaire de l’organisation en augmentant nos stocks d’armes », écrit Al-Rahman.

Des valises d’argent liquide

L’argent a également servi à venir en aide aux familles des combattants emprisonnés en Afghanistan et une partie est allée à Ayman Al-Zawahri, futur successeur de Ben Laden apparaissant dans cette correspondance sous le nom d' »Abu-Muhammad ». Il semble que ni Ben Laden ni Al-Rahman ne savaient d’où provenaient la totalité des fonds.

Outre l’argent de la CIA, les responsables afghans indiquent que le Pakistan aurait payé près de la moitié de la rançon afin d’apaiser son voisin afghan. Le reste serait venu d’Iran et d’autres Etats du Golfe contribuant au fond secret du président afghan. Dans une lettre datée du 23 novembre 2010, Al-Rahman informe Ben Laden que les 3 millions restants ont été reçus et que le diplomate a été libéré.

Entretemps, la CIA a continué de livrer tous les mois des valises d’argent liquide – contenant des centaines de milliers de dollars et parfois plus d’un million de dollars – au palais présidentiel afghan jusqu’au départ d’Hamid Karzai en septembre dernier. Cet argent a servi à acheter la loyauté de seigneurs de la guerre, de législateurs et d’autres personnalités afghanes susceptibles de poser problème. Ce faisant, les Etats-Unis ont financé un vaste réseau d’obligés formant la base du président Karzai.

L’argent a également couvert des dépenses secrètes telles que des voyages diplomatiques ou le loyer de certains hauts responsables. Cette source financière s’est quelque peu tarie depuis l’arrivée du nouveau président afghan, Ashraf Ghani, affirment les responsables locaux sans donner plus de détail. Ils reconnaissent toutefois que des financements américains arrivent toujours et que les conditions de leur usage restent floues. « C’est du liquide, explique un ancien responsable de la sécurité afghan. Une fois que l’argent est arrivé au palais, il n’y a aucun moyen de savoir comment il sera dépensé ».

The New York Times | Matthew Rosenberg – Courrier international – Source de l’article