Comment parler de l’immigration ?

Le sujet est une grenade que des partis protestataires sans scrupule n’hésitent pas à lancer dans les rangs d’un électorat désemparé. Aux Etats-Unis comme en Europe. Pourtant, il faut en parler. En Méditerranée, les  » bateaux fantômes  » sont de retour, avec, dans leurs soutes, leur cargaison de clandestins.

Nombre de ces malheureux périront avant d’aborder les côtes italiennes – déjà plus de 400 morts pour l’année 2015, noyés, étouffés en cale, déshydratés sur le pont. Avec le printemps puis l’été, la grande saison de ce sinistre cabotage approche. Espace de droit et de richesse voisinant avec un Proche-Orient en faillite, l’Union européenne (UE) est en première ligne. Elle est sollicitée comme jamais. En 2014, l’immigration illégale aux portes de l’UE a atteint un record : 240 000 personnes (85 000 en 2008), sans compter l’explosion des demandes d’asile politique (plus de 40 % par rapport à 2013). Le nombre de morts en mer est aussi sans précédent : plus de 3 200 en 2014.

Ces chiffres risquent d’être dépassés en 2015. De l’île italienne la plus méridionale au détroit de Gibraltar, en passant par la Grèce et les possessions espagnoles au Maroc, on connaît les points d’entrée de l’immigration illégale. On connaît les images : embarcations de fortune surchargées d’hommes, de femmes et d’enfants ; cargos abandonnés par les trafiquants, barre bloquée sur Lampedusa, soute saturée de clandestins. Les filières s’adaptent à une  » demande  » en hausse. Elles deviennent mixtes, mêlant le trafic de drogue à celui des migrants. Parfois, elles font la jonction avec des réseaux islamistes.

La hausse brutale de l’immigration illégale à destination de l’UE a une cause : les tragédies du monde arabe.

On ne fuit plus seulement la misère. On fuit la guerre, les massacres, les persécutions religieuses – d’Irak, de Syrie, de Libye. On fuit en famille. Tout cela a été très bien dit lors d’une conférence internationale sur les migrations, le 5 mars, à l’Unesco, organisée par Daniel Rondeau, écrivain, ex-diplomate, représentant de l’université de l’ONU auprès de cette organisation. Rondeau sait de quoi il parle. Ancien ambassadeur à Malte (2008-2011), il a été l’un des premiers à sonner l’alarme sur les boat people de Méditerranée. Cette mer de civilisation est devenue  » la plus dangereuse des frontières dans le monde « , a-t-il dit à Paris. Impossible, pour autant, de limiter l’immigration aux drames de nos rivages.

L’angle européen est trompeur.

Les grandes migrations d’aujourd’hui sont Sud-Sud, pas Sud-Nord. On migre massivement à l’intérieur de l’Afrique, en direction des côtes ; même mouvement à l’intérieur de la Chine. Plus de 90 % de ceux qui fuient le chaos proche-oriental restent dans la région. Le Liban, la Jordanie, la Turquie subissent le choc de la vague migratoire, pas l’Europe. Rondeau pointe cette réalité historique :  » Les peuples ont toujours cherché les éternelles promesses de la vie.  »

L’autre face de l’immigration est là, tout aussi importante. Elle est une ambition, souvent accomplie. Etre plus heureux là-bas qu’ici. En baie de New York, certaines nuits, l’écho des cris de joie de générations de migrants résonne autour d’Ellis Island. Les migrations nourrissent l’urbanisation, synonyme tout à la fois de développement économique et de chaos social.  » On n’abolira pas cette réalité de notre monde « , prévient Bertrand Badie, professeur à Sciences Po.  » Portée par la technologie et la globalisation, l’immigration est un phénomène durable « , dit-il. Mieux vaut en prendre acte et, contre toutes nos habitudes,  » penser un monde qui repose sur les migrations et la mobilité « , ajoute Badie.

Vérités fortes, sans doute. Mais asséné à des électorats européen et américain inquiets, malmenés par la mondialisation, ce discours relève en partie de l’angélisme. Il peut être contre-productif, a jugé Hubert Védrine. Il braque un peu plus une fraction montante de l’opinion européenne. On ne la convaincra pas avec un propos élito-technocratique, assure l’ancien ministre des affaires étrangères. On ne la rassurera pas en rappelant qu’il n’y a pas, au niveau planétaire, de forte poussée migratoire : depuis un demi-siècle, les immigrés représentent toujours 2 % à 3 % de la population mondiale.  » Cargos de la mort  » Dans le climat d’angoisse diffuse que produisent les chambardements de l’époque, les perceptions comptent autant que la réalité.

L’immigration n’a pas d’effet négatif sur l’emploi, peut-être moins d’impact qu’on ne l’imagine sur les comptes sociaux des Etats-providence du Vieux Continent, nous apprend la London School of Economics. Mais ces doctes vérités statistiques, elles, n’impressionnent pas les millions de maltraités européens de la mondialisation. Ceux-là voient le chômage et la précarité s’étendre, leur environnement changer. Réflexe défensif : ils votent pour les partis protestataires.

Védrine résume bien la question politique de l’époque en Europe : comment parler à cet électorat, lui parler de l’UE et de l’immigration, sujets liés ? Il s’agit de prendre la mesure du phénomène migratoire en Europe et de le canaliser, qu’il soit légal ou illégal. Il propose un processus lent et prudent de dialogue euro-méditerranéen et euro-africain pour organiser l’immigration par métiers.

Les sociaux-démocrates allemands suggèrent quelque chose de semblable. Bruxelles vient enfin de poser l’immigration comme l’une de ses priorités. Pour contrôler l’immigration illégale, les policiers réclament plus d’Europe, pas moins. Ce n’est pas seulement affaire de long terme. Il y a l’urgence qu’impose la flottille des  » cargos de la mort  » au large de la Sicile

Frachon Alain – Le Monde – Titre original « Les trompe-l’œil de l’immigration »