Les jeunes de banlieue sont-ils antisémites ?

« Sale feuj », « Arrête de faire ton feuj », une « musique de feuj »,… Déjà dans La Journée la jupe, sorti en 2009, le personnage incarné par Isabelle Adjani, une prof de banlieue dépressive, s’agaçait d’entendre toujours les mêmes commentaires dans la bouche de ses élèves.

De fait, ce terme, « juif » en verlan, est devenu une insulte courante dans le langage quotidien de nombreux jeunes de banlieue, signe d’un antisémitisme souvent couplé avec des théories complotistes, lesquelles ont connu un nouvel essor après les attentats de Paris. Dans l’Hexagone existent un apartheid ethnique et des ghettos, a reconnu Manuel Valls à cette occasion, et « le ghetto crée de l’antisémitisme », explique Didier Lapeyronnie, professeur de sociologie à la Sorbonne et spécialiste de la banlieue.

Le même phénomène a pu être observé aux Etats-Unis chez les Afro-Américains et les mouvements qui en sont nés, expliquait-il le 5 mars à Paris à l’occasion du colloque « L’antisémitisme dans les banlieues et cités populaires » du CNRS. Que l’on pense à Louis Farrakhan, le leader la Nation de l’Islam, qui accusait les juifs d’être responsables de la traite négrière. Ou avant lui à Marcus Garvey, le « Moïse noir », qui s’en prenait au juge juif qui l’avait condamné à cinq ans de prison en 1923.

Mais cet antisémitisme prend une tournure plus dramatique dans des quartiers de relégation majoritairement peuplés d’immigrés musulmans. En France, explique Didier Lapeyronnie, « on est Arabe à son détriment ». L’islam souffre de sa mauvaise image et les immigrés musulmans doivent constamment montrer patte blanche, et en même temps, il leur est interdit de se revendiquer comme musulmans.

C’est une identité à la fois imposée et interdite. A l’inverse, ils sont persuadés qu’en France « on est juif à son avantage. Les juifs peuvent revendiquer leur identité mais il est interdit de les traiter de « sales juifs » ».

Vue des banlieues, la société française reconnaît une communauté juive mais refuse ce titre aux musulmans, au prétexte de la lutte contre le communautarisme. D’où un sentiment d’injustice chez ceux qui en sont les victimes. « Le juif devient alors l’envers exact de la situation que vivent les habitants de banlieue au quotidien, une figure de l’intégration et de la liberté à laquelle on aspire mais qui vous est refusée », conclut Didier Lapeyronnie.

Les juifs « partout », les antisémites « nulle part »

L’idée que les juifs « seraient partout » – dans les médias, la politique – émane donc de personnes qui, symboliquement, « ne sont nulle part » dans la société. C’est un « antisémitisme d’en bas », sans idéologie, bien différent de l’antisémitisme traditionnel européen, d’inspiration chrétienne ou ethno-raciale.

Chez les jeunes de banlieue, « l’antisémitisme est l’envers de la capacité active, poursuit le sociologue. Il émane de gens qui ne sont pas acteurs de leur vie et par conséquent, fantasment l’action de l’autre ». De là naît la théorie du complot, la tendance à tout surinterpréter.

Plutôt que d’essayer d’améliorer sa situation, on va chercher des preuves de l’action nocive des juifs, censés incarner « le Mal », dans tous les événements de l’actualité internationale. Dans cette logique, l’obsession pour la Palestine est le symptôme et non pas la cause de l’antisémitisme, car c’est la preuve la plus évidente aux yeux des jeunes de banlieue que les juifs agissent contre eux et leurs « frères » musulmans…

Formateur au Mémorial de la Shoah, enseignant depuis 17 ans dans ce que l’on appelle désormais « les quartiers », Iannis Roder est venu, lui, partager une expérience de terrain, la réalité crue de certains lycées où la parole antisémite est quotidienne. La belle euphorie de la France black-blanc-beur de 1998, explique ce professeur d’histoire-géographie, a volé en éclats dès le début de la décennie suivante.

Deux événements sont venus l’achever : la Seconde Intifada à partir de l’an 2000 et le 11 septembre 2001. A cette époque, témoigne Iannis Roder, l’antisémitisme était parfois plus virulent dans les classes qu’aujourd’hui. A ce sujet, une anecdote vécue est très révélatrice. Dès le 12 septembre 2001, un élève, dans le lycée de Seine-Saint-Denis où il enseigne, lui annonce sans détours qu’il s’agit d’un « coup des juifs ».

« Aucun juif n’était dans les tours ce jour-là », lui lance-t-il en guise d’explication, suivant une rumeur qui sera relancée à plusieurs reprises dans les années à venir. « Tu es fort, toi, on n’a pas encore le nombre de morts et tu as déjà la liste », lui répond du tac-au-tac l’enseignant, qui réussit, pour cette fois-là au moins, à désamorcer les choses et faire rire sa classe.

Shoah « lacrymale »

De son expérience qui court sur plus d’une décennie, Iannis Roder note que les propos antisémites émanent souvent d’une « minorité agissante » : ils sont le fait de quelques élèves, les plus politisés, mais la majorité de la classe acquiesce sans rien dire, car l’antisémitisme fait partie de leur imaginaire partagé. Contrairement à ceux d’il y a une décennie, les lycéens d’aujourd’hui sont désormais hyper-informés, et très investis sur les réseaux sociaux, c’est-à-dire dépendants de discours entièrement construits par l’extérieur.

Or, souvent, diagnostique l’enseignant, les mots leur font défaut et ils sont incapables d’avoir une pensée abstraite. Face à cette incapacité à comprendre le monde dans lequel ils vivent, « les élèves se construisent un schéma de pensée simpliste et rassurant. Ils se replient sur eux-mêmes, sur un espace où les gens leur ressemblent et partagent les mêmes codes culturels ».

En discutant avec ses collègues enseignants, ce prof d’histoire-géo qui ne mâche pas ses mots a pu constater que le complotisme était en pleine ascension un peu partout depuis 15 ans, dans tous les milieux, aussi bien dans les lycées bourgeois du centre-ville que dans les collèges dégradés de la périphérie, voire dans les établissements ruraux. En revanche, ce complotisme ne prend une tournure antisémite que dans certains quartiers, en général les plus déshérités.

Professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris-8, Marie-Anne Matard Bonucci met en cause à ce propos le rôle de l’école, qui a surinvesti selon elle la tendance mémorielle au détriment de sa mission de départ : transmettre des connaissances. « Ce qui a pu donner l’impression aux élèves qu’ils entendaient parler tout le temps de la Shoah alors même que ce n’est pas le cas », martèle-t-elle. « Trop souvent, on a abordé l’histoire de la Shoah sous l’angle lacrymal, émotionnel », renchérit Iannis Roder qui rappelle à ce sujet le célèbre article d’Annette Wieviorka intitulé Aux larmes, lycéens (L’Histoire, 2012).

D’où une concurrence victimaire inévitable selon l’enseignant car « la victime exclut, ce qui est insupportable ». C’est pourquoi il a décidé, dans sa façon d’aborder la Seconde guerre mondiale, de choisir « l’autre entrée » : plutôt que d’attaquer par les victimes, commencer par les bourreaux. Avec d’agréables surprises.

Ces élèves, raconte-t-il, sont capables, lorsqu’on leur met sous les yeux, de repérer les mêmes mécanismes à l’œuvre dans les discours d’Hitler et les déclarations de l’humoriste controversé Dieudonné : paranoïa, complotisme, idéologie antisémite,… Mais ce travail de fond, plaide Iannis Roder, ne se fera pas sans repenser les programmes. « La plupart du temps, l’enseignement de l’histoire, que ce soit pour la Shoah ou une autre période, se limite à apprendre une série de dates.

On corrobore ainsi ce que vivent les élèves au quotidien, à savoir la culture du zapping », se plaint le professeur, qui plaide pour une refonte complète du système.

Philippe –  SOURCE DE L’ARTICLE

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