Télé réalité

Interview de François Jost, professeur à la Sorbonne Nouvelle spécialiste des médias, et auteur du Culte du banal : De Duchamp à la télé-réalité (CNRS éditions, 2e ed., 2011).

Depuis l’accident du 10 mars, la question de la responsabilité de la société de production ALP et plus généralement de la télé-réalité est soulevée. Benjamin Biolay a même dénoncé “l’affreuse télé-réalité” dans un tweet (son compte Twitter a depuis été supprimé…). Tombe-t-on dans l’amalgame? 

François Jost – Je pense qu’effectivement, il ne faut pas faire d’amalgame et attendre l’enquête avant de porter un jugement. Pour l’instant, je vois deux hypothèses : soit c’est un accident de transports, soit le deuxième hélicoptère prenait des images du premier afin de montrer l’émotion, les réactions des candidats avant qu’ils aillent sur le terrain de jeu.

Si cette hypothèse se vérifie, on pourra incriminer la télé-réalité, qui aurait cherché à faire des images spectaculaires dans des conditions plus difficiles. Mais c’est une hypothèse que je me suis formulée moi-même en voyant l’accident. Connaissant la télé-réalité, je me dis qu’il est possible qu’ils aient voulu avoir des images des autres candidats présents dans l’hélicoptère…

La tendance générale à faire le procès de la télé-réalité avant même les résultats de l’enquête trahit-elle une défiance vis-à-vis de celle-ci ?

La télé réalité est systématiquement stigmatisée. Elle a dès ses débuts été surnommée la “télé poubelle”, et elle concentre effectivement tous les reproches qu’on peut faire à la télévision aujourd’hui. Mais j’ai tendance à penser que si des risques sont pris pour faire des images, ces risques sont inhérents au fait qu’on assiste aujourd’hui à une progression dans les images spectaculaires. On ne peut plus se contenter d’une caméra sur l’épaule. Donc évidemment, on prend plus de risques. Mais il faut se rappeler que c’est ce que fait le Tour de France durant trois semaines chaque année.

La société de production de Dropped, ALP, produit également le jeu Koh Lanta, au cours duquel un candidat est décédé d’une crise cardiaque en 2013, avant que le médecin de l’émission ne se suicide… Va-t-elle se relever de ce nouveau drame? 

Il risque d’y avoir un impact certain en terme d’image, car même si la responsabilité est écartée dans le crash des hélicoptères, le raisonnement consistant à dire qu’il n’y a pas de fumée sans feu fonctionne toujours…  Malgré tout, ALP a une bonne image dans le milieu professionnel. Quant aux spectateurs, ils font rarement attention à la société de production des émissions, mais beaucoup plus au diffuseur, qui est ici TF1. Ce drame peut ternir considérablement leur image, d’autant plus qu’hier, le JT de TF1 a interviewé l’animateur de Dropped Louis Bodin en direct du lieu de l’accident, devant la carcasse d’un des hélicoptères, ce qui a été très critiqué.

Les téléspectateurs pourraient-ils se détourner totalement de ce type d’émission à l’avenir ? 

Honnêtement, je ne crois pas. Regardez Koh Lanta avec ses deux morts dont un suicide : il y a eu un an de deuil et la saison d’après a rencontré quasiment le même succès que les précédentes. Il y a eu des morts sur le Tour de France, et les téléspectateurs sont toujours au rendez-vous. Peut-être ce format sera-t-il difficile à reprendre, mais de là à ce que tout s’arrête, je n’y crois pas du tout.

Vous citez à plusieurs reprises le Tour de France, pour vous cet événement et sa couverture télévisée sont comparables à de la télé-réalité? 

Dans la mesure où il y a eu des morts sur le Tour de France, et de grosses affaires de dopage mais que rien n’a réussi à casser l’enthousiasme des gens pour l’événement, je vois une analogie entre les deux.

D’après vous, pourquoi de grands champions sportifs se sont prêtés à ce jeu ? 

Il y a plusieurs raisons : tout d’abord, l’aspect financier. Une fois qu’ils ont quitté les stades, les sportifs, champions ou pas, vivent plus ou moins bien. Ce dont on a a très peu parlé, par pudeur. Faire une émission comme celle-ci rapporte environ 100 000 euros, ce qui n’est pas rien. Il y a aussi le goût du sport, de la performance, bien entendu. Et enfin, le fait de vouloir être de nouveau connu et de se reformer un réseau afin de retrouver un travail en tant que commentateur sportif ou présentateur par exemple.

La télé-réalité est devenue un incroyable tremplin… 

Elle est même devenue, sans que le spectateur en ait vraiment conscience, une profession. Depuis la jurisprudence de Jérémie Assous, les candidats signent des contrats de travail et touchent de vrais salaires. Aux Etats-Unis une école a même été créée pour former les aspirants à la télé-réalité.

La télé-réalité semble être passée du banal (filmer le quotidien des candidats comme dans Loft Story) à l’extraordinaire (multiplier les épreuves physiques, voire recruter des sportifs de très haut niveau), comment expliquer cette évolution?

La télé-réalité a été créée pour valoriser des anonymes, des gens qu’on mettait dans une situation relativement quotidienne. Au départ, les candidats devaient manger, boire, faire des activités, l’amour s’ils voulaient. Mais très vite on s’est aperçu que c’était assez ennuyeux pour le téléspectateur. Il y avait également des révoltes, des coups de gueule contre la production, qui nécessitaient un léger décalage dans le direct pour les maîtriser.

Peu à peu, les producteurs ont donc voulu davantage maîtriser ce qui était montré, puis faire un vrai spectacle pour le téléspectateur, avec des rebondissements, des “cliffhangers”, des coups de théâtre…

Les producteurs ont voulu raconter des histoires, offrir des récits. Ce qui a nécessité de recruter des personnalités, d’où l’art du casting qui est la clé de la télé-réalité. C’est un mouvement obligatoire : on ne peut pas rester très longtemps dans la banalité parce qu’elle se tue elle-même, elle se banalise. On en revient toujours à rechercher l’originalité, l’excentricité.

Les mécanismes qui sont à l’œuvre chez le téléspectateur sont-ils les mêmes que ceux qui motivaient les spectateurs des jeux du cirque ? 

Bien sûr. Le téléspectateur tire du plaisir de la difficulté des autres.

Carole Boinet – Les Inrocks – Titre original de l’article : « “Dropped” et télé-réalité: ”Le téléspectateur tire du plaisir de la difficulté des autres” »  – Permalien

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