Fin de vie : prochaines légiférassions

Pour un peu, Jean-Louis Touraine, député PS du Rhône et professeur de médecine, le prendrait mal quand on lui demande pourquoi déposer un amendement pro-euthanasie qui n’a guère de chances d’être adopté. Il répond, sans faux-fuyant : «Mais cet amendement, c’est possible. Nous sommes près de 130 députés socialistes à l’avoir signé, et cela sans compter les écologistes, les radicaux, mais aussi des députés de l’opposition.»

Alors que va débuter, ce mardi après-midi, le débat sur la proposition de loi d’Alain Claeys (PS) et Jean Leonetti (UMP) permettant entre autres «une sédation profonde et terminale», cet amendement risque de casser le bel ordonnancement voulu par François Hollande et Manuel Valls autour d’un texte consensuel. Une bonne moitié des députés socialistes entendent en effet aller plus loin. Et se mettre dans les clous de la promesse de François Hollande quand il était alors candidat. «Le texte de Claeys et Leonetti est une avancée, mais ils manient l’hypocrisie, explique Jean-Louis Touraine. La sédation profonde et terminale est faite pour aider à mourir, disons le clairement. En second lieu, nous estimons que c’est au patient de décider, et non pas à l’équipe médicale.» D’où leur amendement explicite : «Toute personne majeure et capable, en phase avancée ou terminale d’une maladie incurable, provoquant une douleur physique ou une souffrance psychique insupportable, peut demander à bénéficier d’une assistance médicalisée active à mourir.»

Directives anticipées.

Des propos qui vont bien au-delà de la proposition d’Alain Claeys et Jean Leonetti, conçue à partir d’une longue mission menée à l’automne dernier par les deux parlementaires puis validée par François Hollande. Le texte final se veut «réaliste». Il entend rééquilibrer la loi Leonetti en donnant plus de place au patient. Il laisse de côté la question du suicide assisté, propose qu’un patient, souffrant d’une maladie grave et incurable puisse bénéficier s’il le souhaite d’une sédation «profonde et continue». Il peut, de plus, écrire des directives anticipées qui s’imposeront au médecin au lieu d’être, comme aujourd’hui, simplement indicatives. «Ce sont des améliorations notables dans un esprit de rassemblement», nous disaient les deux députés.

Mais cela suffira-t-il, dans un débat où les mots sont souvent chargés d’ambiguïté ? A quoi sert, en effet, cette sédation ? Juste à faire dormir ? Ou bien à provoquer le décès ? Quelle est l’intention de celui qui la prescrit ? Certains, comme Jean Leonetti, sont arc-boutés sur le principe de ne jamais autoriser un geste qui puisse accélérer le décès. Position certes légitime, mais comme le notait récemment le professeur Didier Sicard, «arrêter les traitements, n’est-ce pas déjà faire un geste vers la mort ? Dans la mort médicalisée, les frontières sont floues».

Autre constat : sédater quelqu’un peut durer, et durer longtemps : une, voire deux semaines. Cela n’est pas sans effet et provoque une situation parfois insupportable pour les équipes soignantes et les proches.

Qu’importe, le député UMP d’Antibes est prêt à autoriser la sédation, «pourvu qu’elle ne soit pas à visée euthanasique». «Ce n’est pas viable», répond le député Jean-Louis Touraine. «Des aides à mourir, cela se pratique. Plus de 2 000 ont lieu clandestinement chaque année en France, selon les chiffres de l’Ined. Pourquoi en détourner les yeux ? Tôt ou tard, on y viendra.»

Religieux.

Pour le gouvernement, le point d’équilibre a été trouvé et on ne bougera pas. «Faisons en sorte que nos discussions permettent d’aller vers un droit nouveau : celui de mourir dans la dignité», avait lancé le Premier ministre à l’Assemblée, le 21 janvier, lors d’un débat sans vote. Manuel Valls appelait alors les parlementaires au «rassemblement» et au «consensus».«Notre texte répond à la demande des Français de bénéficier d’une mort apaisée», insiste Alain Claeys. «Il s’agit d’apporter le droit de dormir, avant de mourir pour ne pas souffrir», résume pour sa part Jean Leonetti. «C’est sur ce texte que nous sommes arrivés à un accord», insiste-t-il, lâchant en creux que toute modification entraînerait l’opposition du groupe UMP.

Que va-t-il, dès lors, se passer pendant ces deux jours de débats ? «Nous sommes devant une proposition d’origine parlementaire, et c’est la moindre des choses que l’on tente de l’amender», répond le socialiste Jean-Louis Touraine. Plus de mille amendements ont été déposés. A l’approche du débat, les positions, logiquement, se crispent. Ainsi, les différents représentants des religions en France s’étaient jusqu’à présent montrés «non opposés» au texte d’Alain Claeys et Jean Leonetti.

Lundi (09 mars 2015), dans une tribune commune publiée par le Monde, les religieux ont durci le ton, pointant un risque euthanasique dans la proposition de loi. Alain Claeys se montre, lui, rassurant : « Notre texte est majoritaire. L’euthanasie n’apporte pas grand-chose. Aller plus loin, c’est ne mettre que de la division. »

Favereau Eric, Libération – Titre original de l’article – « Fin de vie : la sédation, issue pas si consensuelle » Permalien