Manuel Valls en fait-il trop sur le FN ?

En plaçant sur le terrain moral, ses critiques assénées dimanche sur Europe 1, envers le FN et en affirmant qu’ il ne quitterait pas son poste, quelque soit le résultat des élections départementales, Manuel Valls s’ est attiré les foudres de l’ ensemble de la classe politique. A tel point que se pose aujourd’ hui la question, le Premier ministre n’ en ferait-il pas trop ?

Il y a quelques jours, François Hollande déclarait au Parisien vouloir “arracher” chaque électeur du Front national. En déclarant hier, sur Europe 1, que “s'[il fait] campagne, c’est qu'[il a] peur pour [son] pays, peur qu’il se fracasse contre le FN”, le Premier ministre Manuel Valls n’a pas hésité, lui non plus, à agiter le chiffon rouge du parti d’extrême-droite, à deux semaines des élections départementales, dont le premier tour aura lieu dimanche 22 mars.  Il a rappelé en outre qu’il resterait “sans aucun doute” en poste, en cas d’échec à l’issue du second tour.

“Il a une responsabilité, (…) c’est lui qui peut agir, infléchir”

L’ensemble de la classe politique a réagi ce matin, à ces déclarations fortes – et inhabituelles pour la fonction qu’il incarne – du Premier ministre. A commencer par le président d’honneur du FN Jean-Marie Le Pen qui a dénoncé sur Europe 1, “une phraséologie (…) assez fasciste” et qu’il y avait “un peu de délire” dans les propos de Manuel Valls. Invitée de l’émission C Politique sur France 5, Rachida Dati s’est déclarée “très choquée” par ces propos. Pour l’ancienne garde des Sceaux, “quand on est Premier ministre, on n’a pas à avoir peur. (…) Il a une responsabilité [dans la montée du FN], il est au pouvoir, c’est lui qui peut agir, infléchir.”

Xavier Bertrand (UMP) a estimé dans l’émission BFM Politique, que le Premier ministre était “devenu le spécialiste de la formule choc, avant de marteler : Ca va bien les mots, ça va bien les discours, ça va bien les déclarations. Ce sont des résultats qu’il faut, ce sont des actes qu’il faut”.

Un vocabulaire “absolument inadapté”

Le président du Modem, François Bayrou, a lui jugé que le vocabulaire de Manuel Valls était “absolument inadapté.” Invité de Grand Jury, LCI-RTL-Le Figaro, il a dénoncé “un débat qui n’apporte rien, sur fond de leçon de morale.” La gauche n’est pas en reste dans ce flot de critiques.

La secrétaire nationale des Verts, Emmanuelle Cosse a rappelé au Premier ministre qu’on ne répondait pas au Front national “par la peur et l’angoisse”, mais en ayant recours à la “bataille politique”, sur le plateau de Tous politiques sur France 3.

Enfin, Alexis Corbière, secrétaire national du Parti de gauche, a pointé la “responsabilité” de Manuel Valls et estimé “assez déflagrateur” le fait qu’il “sonne le tocsin”, tout en affirmant qu’il resterait aux commandes “quel que soit le résultat des élections.”

Adepte des déclarations fortes – on se souvient encore de ses déclarations sur “l’islamo-fascisme”, il y a quelques jours – le Premier ministre a, hier matin, multiplié les références à la “ruine”, le “désastre”, “la peur” ou encore “l’angoisse”, face à un Front National “aux portes du pouvoir”, crédité de 30% d’intentions de vote au premier tour, samedi 22 mars. Interrogé à l’époque de cette évocation de l’“islamo-fascisme” par le Premier ministre, le politologue Pascal Perrineau avait évoqué “le gout de Manuel Valls pour les mots forts”, au site internet du JDD.

Mouiller le maillot

Le chef du gouvernement semble persuadé que son implication – il s’est déplacé deux fois ces dix derniers jours – et sa dramatisation de la situation ont notamment permis au candidat socialiste Frédéric Barbier de remporter la dernière législative partielle dans le Doubs, il y a moins d’un mois. Le quotidien Le Monde rapporte le discours d’un dirigeant socialiste, qui tente un décryptage : “Valls estime qu’il a tout à gagner à taper aussi fort contre le FN: si le PS sauve les départementales, on dira que c’est grâce à lui; si le PS prend une nouvelle claque, on dira que l’élection était perdue d’avance mais que Valls a vraiment mouillé le maillot.”

Un “crétin” qui “n’a rien lu du tout”

Ce dimanche matin sur Europe 1, Manuel Valls s’en était également pris au philosophe Michel Onfray, qu’il accusait de “perdre les repères” idéologiques de la gauche. Ce dernier n’a pas tardé à lui répondre. Invité sur Europe 1 ce matin, il a vivement critiqué le Premier ministre, le qualifiant de “crétin” qui “n’a rien lu du tout.”

Jeudi déjà, en meeting à Boisseuil (Haute-Vienne), Manuel Valls avait orienté son discours sur le danger que représente pour lui le Front national : “Tout le monde le sait, tout le monde est au courant et pourtant, il y a comme une étrange accoutumance, presque une forme d’endormissement généralisé”. Avant de poursuivre : “Certains diront qu’il ne faut pas dramatiser, que c’est ‘contre-productif’. D’autres affirmeront que dire l’évidence, c’est le meilleur moyen de renforcer le danger. Mais tout cela, se sont des précautions frileuses”, avait alors déclaré le Premier ministre devant 500 personnes.

Julien Rebucci – Les inrocks Web – Permalien