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Tandis que Hollande et Renzi lancent les travaux de la ligne de train à grande vitesse Lyon-Turin, Erri De Luca comparaît le 16 mars, accusé “d’incitation au sabotage” pour s’être engagé dans la lutte contre la construction d’un tunnel de 57 kilomètres sous les Alpes.

À l’issue du sommet franco-italien à l’Elysée, du 24 février 2015, François Hollande et Matteo Renzi font leur déclaration conjointe à la presse sur le lancement des travaux de la ligne de train à grande vitesse Lyon-Turin.

Quatorze ans après un accord passé pour la création de la ligne ferroviaire, “nous pouvons dire que le Lyon-Turin est non seulement acté, mais lancé. Sa réalisation prendra encore du temps, mais il n’y a plus aujourd’hui aucun frein, aucun obstacle pour aller vers la réalisation de cet ouvrage”, déclare le président français.

Aucun obstacle, si ce n’est les habitants du Val de suse, dans le Piémont en Italie et leurs très nombreux soutiens qui, depuis des années, s’opposent au projet qui prévoit, notamment, la construction d’un tunnel transalpin de 57 kilomètres. Parmi eux, l’écrivain italien Erri De Luca qui, depuis 2005, joint sa voix à celles des résistants du mouvement No TAV (“Non au train à grande vitesse”), qui jugent ce projet inutile mais aussi dangereux. Erri De Luca est aujourd’hui poursuivi par la LTF, la société de construction de la ligne, devant le tribunal de Turin.

“Incitation au sabotage

Motif ? “Incitation au sabotage et à la dégradation” du chantier. En cause, des propos tenus et relayés dans la presse en 2013 où l’auteur affirmait : “Je reste persuadé que la TAV est une entreprise inutile et je continue à penser qu’il est juste de la saboter.” Car, contrairement à ce qu’affirmait Hollande à l’issue du sommet franco-italien, la mobilisation des No TAV fédère largement en Italie où elle s’impose comme un mouvement de résistance majeur. Très connu et très soutenu, il ne se passe pas une manifestation sans qu’un drapeau blanc où figure l’avant d’un train noir barré ne vogue au vent – et Renzi lui-même, alors qu’il n’était encore que maire de Florence, s’était déclaré opposé à ce projet qu’il jugeait “inutile”.

“C’est un mouvement de résistance qui regarde désormais des générations, une lutte exemplaire”, explique Erri De Luca, joint au téléphone alors qu’il attend sa prochaine audience, fixée au 16 mars. Dans La Parole contraire, son pamphlet publié en France début janvier, l’auteur italien revendique le droit d’utiliser le mot “saboter” qu’il qualifie de “verbe noble”. “Au nom de la langue italienne et de la raison, je refuse la limitation de sens. Il suffisait de consulter le dictionnaire pour archiver la plainte sans queue ni tête (…) J’accepte volontiers une condamnation pénale, mais pas une réduction de vocabulaire”, écrit-il, retournant l’accusation contre ceux qui le traînent aujourd’hui en justice.

Invoquant l’article 21 de la Constitution italienne qui garantit au citoyen la plus large liberté d’expression, il affirme : “L’accusation portée contre moi sabote mon droit constitutionnel de parole contraire.” “Pour moi, porter à une plus large audience celle du val de Suse est un devoir”, nous confie-t-il en se faisant l’écho de leurs arguments.

“C’est un projet inutile : il y a déjà une ligne qui relie Lyon à Turin. C’est une ligne sous-employée, qui voyage vide à 70 %. Il n’y a donc aucune demande réelle, aucune nécessité. En plus, il ne s’agit pas de grande vitesse, le terme est faux : sur la distance Lyon-Turin, le train ferait gagner moins d’une heure. Ensuite, il s’agit de percer des montagnes qui contiennent des gisements de pechblende (un matériau hautement radioactif – ndlr) et qui sont pleines d’amiante. L’amiante est très dangereux, il n’y a aucun seuil de sécurité d’exposition. L’amiante ne fait pas de blessés, mais des morts.”

C’est en effet un chantier périlleux et pharaonique qui est prévu ici. A la suite du sommet franco-italien, Europe Ecologie-Les Verts publiait un communiqué dénonçant une “catastrophe économique”, une “aberration”, un “projet du siècle dernier que la France et l’Italie s’évertuent à soutenir en dépit du bon sens et de l’opposition des populations concernées”.

En 2012, même la Cour des comptes émettait des réserves en pointant l’absence de certification des coûts par un tiers extérieur et la faible rentabilité socioéconomique du projet. L’investissement financier est en effet énorme, de l’ordre de 26 milliards d’euros pour l’ensemble de la ligne. Le tunnel reliant la France à l’Italie coûterait à lui seul 8,5 milliards d’euros, dont 40 % seraient pris en charge par l’UE. Le 21 février, à Turin, des milliers de personnes (entre 4 000 et 10 000 selon les comptages) se sont rassemblées à l’appel du mouvement No TAV.

Un appel à l’opinion publique”

Sur leurs affiches, on pouvait lire : “Chaque euro dépensé pour le train à grande vitesse est un euro volé à quelque chose d’utile pour tous.” Autre mot d’ordre : le soutien aux quarante-huit No TAV condamnés fin janvier à cent quarante années de prison en total cumulé. Tous sont passés par le département spécialisé du parquet de Turin. Quatre procureurs et un adjoint y sont chargés de s’occuper à plein temps des poursuites contre ces militants.

Une “activité de répression judiciaire d’un mouvement de masse” selon Erri De Luca qui rappelle que ces dernières années, il y a eu une intensification des poursuites. “Avec plus de mille personnes incriminées à des titres différents et dont les dossiers passent en priorité, c’est une lutte contre le mouvement d’opposition. Non pas l’application du droit dans le but de rendre la justice mais une lutte.”

En outre, l’auteur italien pointe du doigt “la non-application des circonstances atténuantes pour ceux dont le casier est vierge”. S’il est condamné, Erri De Luca a déjà déclaré ne pas vouloir faire appel. “Ma parole, je la défends là, en dehors d’une salle de justice, je la défends à l’air libre. J’ai déjà fait mon appel : un appel à l’opinion publique avec ce pamphlet que j’ai écrit sur la parole contraire.”

L’auteur engagé considère ce procès comme une forme de prix littéraire. Lui qui fait partie des auteurs italiens les plus lus dans le monde et qui n’a jamais voulu concourir à aucun prix dans son pays ajoute :

“Là, mes mots ont reçu un tel intérêt, on leur a donné une telle importance en les disant capables d’inciter à commettre des crimes, que je le prends pour un prix littéraire.”

Bien décidé à continuer à “commettre” son opinion comme on commet un délit ou un crime, il se dit touché par les nombreuses personnes qui se sont mobilisées pour organiser des lectures publiques à haute voix. “Des lectures des pages d’un écrivain incriminé… C’est la plus belle et surprenante des défenses possibles pour moi.”

Malgré ce que déclarait François Hollande en se félicitant du lancement des travaux, voilà bien un obstacle de poids.

D’Après Diane Lisarelli – Les Inrocks N° 1005