Moins d’inégalités réduiraient la pauvreté

En 1990, au sein de la Banque mondiale, nous avons retenu la mesure de la pauvreté la plus répandue chez les chercheurs: celle correspondant aux revenus nécessaires à la satisfaction des besoins de base. De quoi se loger, s’habiller, avoir accès à l’électricité, disposer de 2100 calories environ par jour…

Nous avons calculé le coût que représentent ces dépenses dans six pays parmi les plus pauvres (comme le Kenya, le Maroc ou l’Indonésie) et deux pays très peuplés aux caractéristiques assez proches (les Philippines et le Pakistan).

Pour couvrir ses besoins minimum, une personne devait dépenser 1 dollar par jour, en moyenne, dans ces États. Au-dessous de cette somme, les gens vivaient dans ce que nous définissons comme la pauvreté extrême. En 2005, nous avons procédé à une mise à jour de ce calcul en élargissant à vingt le nombre de pays tests, choisis uniquement parmi les États les plus pauvres cette fois-ci. Avec cette méthodologie, le nouveau seuil de dénuement est ressorti à 1,25 dollar par jour.

Le principal avantage de ce type de mesure monétaire est de permettre des comparaisons entre pays alors que les habitudes sociales, les niveaux de développement et les moyens de satisfaire les besoins de base diffèrent très fortement. Sa limite la plus importante est de minimiser, malgré tout, le nombre de pauvres, comme des universitaires et des gouvernements nous le font régulièrement remarquer. C’est pourquoi, à côté de cet indicateur principal, nous utilisons des taux de pauvreté à 2 et 4 dollars par jour pour englober une population plus large, ainsi que des mesures d’accès aux services de santé, d’éducation, d’eau potable, etc., qui donnent une image complémentaire des conditions de vie dans les pays pauvres. La lutte contre la pauvreté a produit des résultats importants ces dernières années.

En 1990, 1,9 milliard d’individus vivaient dans l’indigence. Leur nombre est revenu à environ 1 milliard après quinze ans d’engagements des États pris dans le cadre des Nations unies, appelés les Objectifs du millénaire pour le développement et qui arrivent à échéance cet été. Le chemin parcouru est considérable, mais l’analyse de la situation devrait nous inciter à ne pas relâcher nos efforts.

Cette baisse, en effet, est en grande partie due au décollage économique de la Chine ces deux dernières décennies. En 1990, beaucoup de ses habitants faisaient face à un grand dénuement. Ce n’est plus le cas. Cependant, il y a toujours beaucoup de personnes vivant avec moins de 1,25 dollar par jour: 400 millions en Asie du Sud, en Inde principalement, 160 millions en Asie de l’Est et 28 millions en Amérique latine, plus quelques millions en Europe de l’Est et en Asie centrale.

L’élément le plus préoccupant est l’absence de baisse observée en Afrique: 400 millions de personnes y vivent toujours sans disposer des moyens de subvenir à leurs besoins vitaux.

Il est nécessaire de tirer les conséquences de ces disparités.

À la Banque mondiale, nous pensons désormais qu’il faut adjoindre à la lutte contre la pauvreté un programme de réduction des inégalités économiques et sociales. Sans cela, il n’y aura pas à l’avenir de diminution importante du nombre de personnes démunies. C’est pourquoi nous souhaitons mettre fin à ce phénomène en l’espace d’une génération et que les fruits de la prospérité soient mieux partagés.

Des sociétés plus équitables permettraient également d’améliorer significativement les conditions de vie de la majorité de la population des pays du Sud. Celle-ci, en effet, reste souvent très vulnérable aux crises économiques, aux aléas de santé ou climatiques, même si elle ne vit statistiquement pas dans le dénuement.

Pablo Fajnzylber, chef de pratique à la Banque mondiale, chargé de la pauvreté en Afrique – Lu dans « Convergence » N° 341