Les banques françaises sont friables.

Les fleurons bancaires français seraient sortis de la crise de 2008 sans dommages et seraient en excellente santé, si l’on en croit financiers et politiques.

Elles sont pourtant loin d’être aussi solides que ça.

En Europe, il y a la britannique HSBC, prise la main dans un gigantesque scandale de fraudes fiscales et de blanchiment aggravé. En France, il y a BNP Paribas, le Crédit agricole, la Société générale et le groupe Banque populaire-Caisse d’épargne (BPCE), quatre mastodontes privés français qui seraient « too big to fail ». Des banques saines « trop grosses pour faire faillite », affirment à l’envi dirigeants financiers et responsables politiques. Ces géants mondiaux auraient notamment mieux résisté à la crise financière de 2008 et à l’attrait de la finance de l’ombre que leurs homologues étrangères.

Ainsi, fin 2014, au terme d’un examen sans précédent des banques européennes réalisé par la Banque centrale européenne (BCE), le gouverneur de la Banque de France, Christian Noyer, se félicite de la solidité des établissements français, soulignant leur « sérieux » et leur capacité à « résister à des chocs sévères ». « Les banques françaises se situent dans les meilleures positions au sein de la zone euro. » Répondant dans un courrier aux questions d’Attac France et du site Basta !, la Société générale assure avoir « bien tiré les leçons de la crise » et promet que « les dépôts des particuliers ne seront plus utilisés pour financer les activités dites spéculatives ».

La Société générale est l’une des quatre banques systémiques françaises, c’est-à-dire un établissement dont une éventuelle défaillance serait jugée dramatique pour l’économie mondiale. Elle fait aussi partie des quatre banques qui affichent cette année d’excellents résultats financiers. Et la première d’entre elles, BNP Paribas, ambitionne la troisième marche du podium mondial, après s’être hissée l’année dernière au premier rang européen.

Alors, sérieuses et solides, les banques françaises ?

En réalité, elles n’ont pas du tout intégré la leçon de la crise financière. Faute de garde-fou imposé par les États, elles ont repris de plus belle leurs activités spéculatives, comme ce fut le cas avant 2008 avec les subprimes et leurs produits toxiques. Instruments de la spéculation tous azimuts, les produits dérivés ont dépassé leur niveau d’avant-crise. Leur valeur globale s’élevait à plus de 500 000 milliards d’euros au premier trimestre 2013, selon la Banque des règlements internationaux (BRI).

Cette activité risquée ne fait que croître dans les comptes des groupes bancaires mondiaux, en particulier ceux des banques françaises, championnes du développement de ces produits financiers. L’ONG Oxfam France dénonce par exemple, dans un rapport publié le 22 février, la persistance des spéculations menées par BNP Paribas, la Société générale et BPCE sur le marché des matières premières agricoles par l’intermédiaire de produits dérivés, des « activités toxiques [qui] mettent en péril le droit à l’alimentation de centaines de millions de personnes ».

« Les banques européennes présentent des risques encore trop élevés, ce qui est dangereux en cas de retour de grandes turbulences, et toujours possible avec la crise provoquée par le maintien de l’euro et l’hypertrophie monétaire dans cette zone », explique un analyste financier spécialisé dans le secteur bancaire, sous couvert d’anonymat.

« Les banques françaises sont même en grand danger, car elles sont en queue de peloton des banques systémiques respectant les règles prudentielles d’endettement définies par la BRI et la directive européenne de 2013 sur les exigences de fonds propres », ajoute ce spécialiste. Or, cinq établissements français (BNP Paribas, Crédit agricole, Société générale, BPCE et Crédit mutuel-CIC) figurent dans le top 100 des plus grosses banques mondiales. Et pas moins de quatre se placent dans le top 10, pourtant dominé par les banques chinoises et américaines.

« Il n’y a pas d’autre pays européen concentrant autant de banques qualifiées de systémiques, 85 % du marché national repose entre les mains des cinq plus grandes », constate l’économiste Dominique Plihon, qui insiste sur leur fragilité. « Imaginez remplir un chèque de 4 500 000 000 000 euros. Un chèque en blanc. Invraisemblable ? », interrogent Attac France et Basta !, auteurs du Livre noir des banques [1]. Les 4 500 milliards d’euros estimés par la Commission européenne représentent l’argent que les États européens ont mobilisé à la suite de la crise financière de 2008 pour que le système bancaire ne s’écroule pas comme un château de cartes. Les banques françaises sont-elles une exception ?

En 2008, l’État a mobilisé 360 milliards d’euros, dont 320 milliards en garanties – plus que le budget annuel de la France –, pour les aider. Les prêts seront finalement remboursés par les banques, mais, en 2010, la BCE est contrainte de prendre le relais pour prêter une nouvelle fois aux banques françaises, lesquelles manquent de liquidités à hauteur de 232 milliards d’euros ! Les fleurons nationaux deviennent les principaux bénéficiaires du soutien de la BCE, juste derrière les banques espagnoles et italiennes…

BNP Paribas, le Crédit agricole, la Société générale, BPCE ainsi que la Banque de France ont très peu communiqué sur les opérations de sauvetage de la BCE. Fin décembre 2011 et début 2012, la Banque centrale décide pourtant de conduire deux opérations de refinancement d’une durée de trois ans chacune, pour un montant de 1 000 milliards d’euros, au taux très attractif d’à peine 1 %.

« Qu’ont donc fait les banques des liquidités abondantes qui leur ont été octroyées sans contrepartie ? », s’étonnent les économistes Esther Jeffers et Dominique Plihon dans une tribune  [2]. Ils constatent que « les grandes banques européennes ont préféré acheter de la dette publique plutôt que de financer les entreprises », et spéculer sur cette dette.

Pendant cette période, les banques françaises ont augmenté leurs emprunts jusqu’à 107 milliards d’euros, selon la commission des Affaires économiques de l’Assemblée nationale, chargée d’un projet de loi de séparation bancaire. Adopté en 2013, il aurait dû entraîner une réduction des activités bancaires et financières qui avaient failli provoquer l’effondrement du système bancaire international.

La réforme promise en 2012 par le candidat à la présidentielle François Hollande a cependant été largement édulcorée à la demande du lobby de la Fédération bancaire française. Conséquence : les banques françaises sont toujours des colosses aux pieds d’argile… aidés par l’argent public.

Les cinq mastodontes français ont coûté cher à l’État : 5,79 milliards d’euros en 2009, selon la Cour des comptes, et 6,6 milliards pour le sauvetage de Dexia, banque des collectivités locales qui s’est compromise au plus haut point dans les produits financiers à haut risque et dans les prêts toxiques.


Le système bancaire français est aussi responsable de millions de chômeurs supplémentaires et d’une augmentation sérieuse de la dette publique française. Mais rien ne change. « Du modeste dépôt du petit épargnant aux abondants capitaux fournis par la Banque centrale européenne, tout est prétexte à assouvir l’appétit démesuré des banques d’affaires et de leurs activités sur les marchés financiers internationaux », soulignent les auteurs du Livre noir des banques.

Résultat : les banques françaises sont désormais des bombes à retardement.

Nota Bene :

  1. Les Liens qui libèrent, 2015. Voir encadré page suivante.
  2. « Banquiers et autorités n’ont pas tiré les leçons de la crise », tribune publiée dans Libération, le 15 mai 2014.

Thierry Brun Article paru dans Politis n° 1342 Couv Politis 1342

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