Algérie : Mobilisation contre le Gaz de schiste.

Mobilisée en masse depuis janvier contre les premiers forages dans le sud algérien, la population a relancé son blocus alors que le gouvernement persiste dans son intention d’exploiter la ressource.

« Il faudra nous rouler dessus, mais on ne lâchera pas, voilà ce que disent les gens à l’entrée des puits », témoigne Tarek Zegzeg, étudiant et l’un des animateurs du mouvement de contestation anti-gaz de schiste d’In Salah. La petite ville saharienne de 45 000 habitants, au centre de l’Algérie, est le foyer d’une mobilisation sans précédent qui a pris le gouvernement au dépourvu.

Le 27 décembre, le ministre de l’Énergie, Youcef Yousfi, se félicitait de voir brûler la première torchère de gaz de schiste du pays au-dessus du « très prometteur » puits d’exploration AHT1H1, qui a commencé de percer la couche de schiste du bassin d’Ahnet. Cinq jours plus tard, des centaines de personnes descendaient dans la rue. Des universitaires, tout d’abord, puis des habitants de toute origine, jusqu’à 4 000 en dépit de l’interdiction de manifester qui règne dans le pays.

Des marches ont lieu tous les jours. Et les opposants ont bloqué à plusieurs reprises l’accès au site. « Nous arrêtons les camions siglés Halliburton et Schlumberger », indique Tarek Zegzeg. La toute-puissante entreprise nationale Sonatrach emploie des sous-traitants étrangers  [1] qui maîtrisent la fracturation hydraulique, seule technique d’exploitation du gaz de schiste utilisée à ce jour. Alarmé par cette levée de boucliers, qui s’est propagée dans tout le Sahara algérien – Tamanrasset, Adrar, Béchar, Ouargla, Ghardaïa… –, le gouvernement a émis un mea culpa pour défaut de communication auprès des populations locales.

« Nous n’avons pas démystifié en amont, reconnaît Abdelkader El Mekki, directeur général de l’énergie, rencontré jeudi dernier à Paris à l’occasion d’un colloque sur les énergies renouvelables. Il faut rassurer les gens, cette technique est parfaitement maîtrisée. »

Des propos qui agacent Tarek Zegzeg. « Les dirigeants ont l’air de penser que le peuple est ignare et qu’il faut l’éduquer ! Le ministre de l’Énergie est venu nous rencontrer, mais uniquement dans le but de nous convaincre qu’il n’y avait aucun risque. On nous dit qu’il n’y a pas de différence avec le gaz naturel, exploité depuis des décennies en Algérie. Mais nous savons que la fracturation hydraulique est controversée, qu’elle menace l’environnement et la santé. C’est pour cela que les gens sont sortis dans la rue. Pas pour des motifs politiques ou pour plus de liberté, mais pour défendre leur vie. »

Au cœur de zones à hydrocarbures hautement stratégiques pour le pays, la ville d’In Salah, dont l’avis n’a jamais été sollicité, s’est cabrée cette fois-ci. On s’y remémore l’ouverture, au début des années 2000, d’un site de stockage souterrain de CO2 qui fuyait. Les blessures remontent à plus de cinquante ans en arrière. « Dans les cortèges, on a vu des panneaux “Pas de Reggane 2” », indique Tarek Zegzeg, faisant allusion au site qui a subi, le 13 février 1960, le premier test en plein air d’une bombe atomique française, à 250 kilomètres d’In Salah. « Aujourd’hui encore, nous souffrons des retombées. »

Mais le premier sujet d’inquiétude, c’est l’eau.

La fracturation hydraulique, qui en est très gourmande, ira la pomper dans la nappe phréatique de l’Albien. Bien que très étendue, elle ne se renouvelle pas dans ces régions où la pluie ne tombe parfois que tous les cinq ans. Et la moindre pollution menacerait la fragile agriculture saharienne, entièrement dépendante des puisages. « Ici, notre vraie richesse c’est l’eau potable », insiste l’étudiant. Le gouvernement a tardé à prendre la mesure du mouvement, trahissant son embarras. Car si la consigne était au « dialogue », fin janvier, à la tête de l’État, le PDG de la Sonatrach a affirmé la semaine dernière les intentions réelles du gouvernement : les forages ne seront pas interrompus. Les équipes attaquent actuellement le troisième puits d’exploration.

À In Salah, le groupe de coordination d’une mobilisation jusque-là pacifique semble dépassé par les manifestants, qui ont repris le blocus du site sans attendre le résultat d’une hypothétique concertation de ses représentants avec l’exécutif à Alger. « La sécurité de l’approvisionnement énergétique nous impose de ne négliger aucune ressource », justifie Abdelkader El Mekki. L’Algérie, qui exporte les deux tiers du gaz naturel extrait de son sous-sol, voit sa demande intérieure croître rapidement, au point que le pays pourrait être à peine autosuffisant en 2030, affirment les pro-gaz de schiste pour démontrer l’intérêt majeur de l’exploitation, alors que l’équilibre économique de l’Algérie repose entièrement sur les ventes d’hydrocarbures.

Selon les chiffres de l’Agence internationale de l’énergie (2013), le pays disposerait, en importance, du quatrième gisement récupérable au monde, derrière les États-Unis, la Chine et l’Argentine. Pour un volume quatre fois supérieur aux réserves gazières conventionnelles de l’Algérie à ce jour, selon les experts. Si l’on n’en est encore qu’au stade de l’exploration pour évaluer la ressource à In Salah (et bientôt ailleurs, selon les opérateurs), le gouvernement n’a pas remis en cause son intention de démarrer l’exploitation commerciale dès les années 2020 si elle s’avère rentable. Devant l’enjeu, on peut douter du succès de la demande de moratoire sur les forages déposée par les résistants d’In Salah. « Nous attendrons la réponse jusqu’au 27 février, indique Tarek Zegzeg. Après, on ne sait pas ce qui peut se passer. »

Patrick Piro Article paru dans Politis n° 1341

Politis Couv 1341