Didier Fassin: l’ordinaire en cellule

Vous parlez de la prison comme de « l’ombre du monde ». Reste-t-elle une réalité sociale opaque?

Didier Fassin – L’ombre du monde renvoie à cette part occultée de la société, mais aussi à l’idée que si c’est une ombre, elle en est indissociable. C’est un miroir et un reflet, ce dans quoi la société peut se regarder et la manière dont elle y apparaît.

Il y a dix ans, j’ai commencé un travail sur la police puis je me suis tourné vers la justice et la prison, pour étudier cette autre dimension de la manière de gouverner les populations précaires. Je l’ai fait de façon ethnographique, à partir d’une observation prolongée sur plusieurs années à chaque fois. J’ai réalisé ce qu’on peut appeler une ethnographie critique, en inscrivant mon travail de terrain dans une histoire longue de la prison et dans le contexte politique contemporain.

Comment saisir ce que vous appelez cette « extension du domaine carcéral » depuis une trentaine d’années?

Cette extension est une évidence historique, établie statistiquement, dans presque tous les pays occidentaux, le cas extrême étant les Etats-Unis, avec une multiplication par presque dix en quatre décennies. En France, l’accroissement de la population pénale est impressionnant : triplement en un peu plus d’un demi-siècle et augmentation de moitié dans les seules années 2000. S’interroger sur cette explosion, dans une période où la criminalité diminue, c’est réfléchir à ce que signifie le châtiment dans le monde contemporain et donc à la manière dont notre société est devenue une société punitive. On ne peut comprendre la violence en prison que si en amont on rend visible la manière dont cette extension du domaine carcéral s’est produite, notamment en établissant une différenciation sociale des peines. Il existe ainsi une tolérance pour certains types de délits, notamment financiers. En même temps, on assiste à une sévérité accrue à l’encontre des délits mineurs, pour lesquels on enferme de plus en plus de gens, et de plus en plus longtemps. La prison cible les plus précaires, et notamment les minorités ethno-raciales de milieu populaire.

Comment interprétez-vous le fait qu’Amedy Coulibaly ait expliqué que la prison l’avait conduit à la violence?

Lorsqu’on enferme des jeunes gens, on produit au moins deux choses : des individus qui se désinsèrent durant le temps de l’incarcération, car ils perdent leur travail, s’éloignent de leur famille, tombent dans la précarité, et des gens qui entrent dans des réseaux criminels, voire – et c’est un phénomène très marginal – des réseaux religieux extrémistes. On comprend dès lors combien le discours des magistrats et des politiques sur le choc salutaire de l’incarcération est en complet décalage avec l’expérience qu’en ont les professionnels qui, eux, connaissent la prison de l’intérieur : les administrateurs, les surveillants, les conseillers d’insertion et de probation savent les effets le plus souvent désastreux de la détention.

Au fond, la question centrale est : à quoi sert la prison? Il existe deux théories : la première, vengeresse, considère qu’il s’agit avant tout de punir les coupables; la deuxième, utilitariste, vise à mieux protéger la société, notamment en neutralisant les criminels et en dissuadant ceux qui sont tentés de le devenir. On pourrait penser que les deux vont ensemble. Or il n’en est rien. La plupart des études montrent que punir pour des délits mineurs en infligeant des peines courtes a des effets délétères, à savoir des taux plus élevés de récidive. Autrement dit, emprisonner plus, c’est moins bien défendre la société. Avec les événements récents, aura-t-on un regard plus critique sur cette tendance à enfermer? On peut l’espérer.

Cela veut-il dire que le maintien de la prison comme peine de référence n’obéit qu’à une nécessité politique?

Oui. La conférence de consensus sur la prévention de la récidive mise en place par le ministère de la Justice demandait explicitement que la prison ne soit qu’une peine parmi d’autres, et certainement pas la référence. Le fait que ce point n’ait pas été retenu dans la loi pénale de l’an dernier montre bien qu’il est difficile de changer le discours dominant.

Si la société n’est pas prête à renoncer à la prison, n’est-elle pas en revanche plus ouverte à la question des conditions d’existence des détenus?

Comprendre et faire comprendre cette condition carcérale, ce quotidien des personnels et surtout des détenus, c’est ce à quoi je me suis attaché. Mon livre vise à réhumaniser la prison, non pas au sens moral de la rendre meilleure mais tout simplement de montrer qu’elle est composée d’êtres humains. Donner à voir les souffrances des personnes en captivité, leurs privations, leurs joies lors d’un parloir… c’est en faire un monde un peu plus proche de nous et peut-être changer le regard que l’on porte sur ceux qui y sont incarcérés, mais aussi sur ceux qui y travaillent.

Vous écrivez que « l’ultime vérité de la condition carcérale est que la prison est vide de sens »…

Au-delà d’être une pure punition, la prison n’a souvent de sens ni pour le détenu, ni pour la société. Pour ceux qui sont en détention préventive ou surtout condamnés à des courtes peines, paradoxalement les plus mal lotis, rien n’y est proposé, ou très peu de choses. Une partie importante d’entre eux n’a aucune activité, aucune aide à la réinsertion, aucune perspective d’aménagement de peine. Mais le « sens de la peine se pose évidemment aussi en amont, dans la décision même d’emprisonner.

Pour des personnes qui n’ont pas payé une pension alimentaire, ou qui conduisaient sans points sur leur permis, ou qui étaient en possession d’une petite quantité de cannabis, ou qui ont mal répondu à des policiers qui les contrôlaient pour la énième fois, pour toutes ces personnes, la réclusion est difficile à justifier, même pour les directeurs et les conseillers d’insertion et de probation qui les reçoivent. Réfléchissons donc à qui l’on met en prison, pour quelles raisons, ce qu’ils y font, et aux risques que l’incarcération fait courir à la société. Si nous y pensons, il est probable que nous serons tentés de transformer notre approche.

Des personnes ont récemment été condamnées, en comparution immédiate, à plusieurs mois de prison pour apologie du terrorisme. Comment analysez-vous ces décisions?

C’est la confirmation du tournant punitif dans lequel nous sommes engagés depuis plusieurs décennies. C’est aussi la preuve qu’il est difficile à la justice de travailler sereinement lorsque survient un événement qui suscite l’émotion. La prison devient alors la seule solution pensable pour les ministres et pour les parquets. D’autres réponses sont pourtant imaginables, plus pédagogiques, plus préventives, plus intelligentes, surtout dans ces cas-là où l’on a affaire à des paroles certes déplacées mais souvent prononcées par des individus psychologiquement fragiles.

Du reste, cela va à l’inverse de l’enseignement sur les dangers de la prison que nous pourrions tirer des événements récents, puisque l’on estime qu’elle a joué un rôle important dans la conversion de petits délinquants en meurtriers. Les magistrats ont suivi les procureurs, lesquels ont reçu des consignes de sévérité du ministère de la Justice, en misant sans doute sur un effet dissuasif. Mais à quel prix en termes de droit et d’efficacité?

Propos recueillis par Olivia Müller et Jean-Marie Durand – Les Inrocks N° 1001

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