République, délivre-nous du mal

En réponse aux attentats, François Hollande a annoncé une pelletée de mesures sociales, éducatives et urbaines sur fond de climat sécuritaire. Mais le catéchisme républicain du gouvernement pourrait bien s’avérer contre-productif.

Que la liste est longue… Service civique universel, ouvert d’office à environ 170000 jeunes pour travailler dans l’administration ou une association. Développement de la réserve citoyenne grâce à laquelle des volontaires pourraient intervenir dans les écoles et y expliquer la citoyenneté. Service militaire adapté, calqué sur celui mis en place outre-mer pour (ré)insérer des jeunes en difficulté via l’armée. Agence de développement économique, pour créer plus d’entreprises en banlieue.

A l’école, les propositions sont encore plus nombreuses. Signature d’une « charte de la laïcité » dès la rentrée, tests pour vérifier la maîtrise du français dès la maternelle, formation des professeurs à la laïcité, formation des chefs d’établissement à « la détection de signes précurseurs de repli et de radicalisation », cours sur les valeurs « morales et civiques » de la primaire à la terminale, signalement automatique de tout incident à l’encontre des rites républicains, travaux d’intérêt général en guise de sanction, instauration d’une journée de la laïcité…

Djiade_0003La farandole de mesures annoncées par François Hollande lors de la conférence de presse du 5 février est révélatrice de l’état d’esprit du gouvernement : difficile de faire plus républicaniste que ça. Après les attentats de Paris, le Président a posé son diagnostic : il faut renforcer l’ordre et imposer la laïcité pour vaincre les inégalités. Attention, le catéchisme républicain est de sortie. Il faut bien ça pour neutraliser « l’apartheid social, territorial et ethnique » dénoncé par Manuel Valls.

« Non seulement il y a eu le traumatisme des attentats de janvier, mais surtout il y a eu les incidents dans les écoles où des élèves ont sifflé la minute de silence », pointe le député Laurent Baumel, l’une des têtes de file frondeuses du PS. Un choc qui appelle une réponse forte. « ll y a une demande de réaffirmation des valeurs républicaines et de fermeté.

Les Français doivent être rassurés, continue le sénateur Luc Carvounas, proche de Manuel Valls, de l’autre côté de l’échiquier socialiste. Vous trouvez ça normal qu’un enseignant soit tutoyé? Qu’un pompier ou un policier soit caillassé ? Il faut retrouver nos repères. »

Alors même qu’on Les pensait en voie d’extinction, les hussards noirs sont de retour. Jadis portés par « l’ordre juste » de Ségolène Royal, ils se retrouvent dans la faconde quasi martiale de Manuel Valls. « Si le noyau dur des conservateurs de gauche a fondu depuis 2009 – passant de 22% à 12% de l’électorat du PS aujourd’hui -, la valeur de ‘respect’ de l’autorité s’est diffusée au sein de la gauche », note François Miquet-Marty, directeur de l’institut de sondage Viavoice.

Plus que la crise économique, les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher semblent entériner l’idée que le péril français réside davantage dans la dégradation de son tissu social. « On a laissé la France se disloquer discrètement, déplore le député PS Gilles Savary. Les Gaulois se sont arrangés pour garder leur niveau de vie au détriment de ceux des ghettos qu’on a laissés croupir tant qu’il n’y avait pas de problème de sécurité. » Le chantier s’articule donc autour de deux axes : s’occuper des quartiers en difficulté et mettre en avant la laïcité.

Voilà qui ravive te souvenir d’une IIIe République moraliste et universaliste, fondée sur l’éducation et l’intégration de tous les enfants. Exit la gauche soixante-huitarde : retour au prêche civique et à la fermeté républicaine.

Et tant pis si on explose le nombre de procédures pour apologie du terrorisme (plus de 70 fin janvier) avec condamnations lourdes (de trois mois à quatre ans de prison ferme) – même si les experts disent que c’est en prison que les futurs jihadistes se radicalisent.

Tant pis aussi si la police convoque le jeune Ahmed – un enfant de 8 ans – sans que le défenseur des droits, Jacques Toubon, n’y voit rien à redire. « Toutes les guerres produisent des mesures d’exception, justifie Gilles Savary. Ce n’est pas très recommandable, mais on ne peut pas se laisser assassiner: »

Bref, il s’agit d’être pragmatique. Puisque le gouvernement a écarté tout ersatz de Patriot Act à la française, on ne peut pas parler d’abus de pouvoir étatique. « La gauche a fait sa mue sur les questions sécuritaires : elle est moderne et intransigeante sans être liberticide », assure Luc Carvounas. Circulez. La gauche autoritaire assume. Pourtant, quelques voix timides se font entendre au PS.

Ainsi de militants du courant Besoin de gauche, chaperonnés par l’une des porte-parole du parti Corinne Narassiguin, qui signent une contribution anticatéchisme républicain en vue du congrès de Poitiers.

Ou du député Christophe Caresche, pourtant issu de la majorité, qui nuance : « A gauche, il y a une tentation autoritaire inquiétante. Il faut quand même traiter la question de l’islam, et en cela, Hollande a bien raison. » La laïcité, pour Hollande, n’est « pas négociable ».

Tout à son orthodoxie old school, le Président a assuré qu’il n’était pas question de modifier la loi de 1905, en poussant dans te même temps le Conseil français du culte musulman à se réformer pour que « les règles de la République » soient partout « respectées ».

« Pourquoi remettre un dogme en plein retour du religieux? », s’agace la sénatrice Europe Ecologie-Les Verts, Esther Benbassa, auteur avec l’UMP Jean-René Lecerf du rapport parlementaire « La lutte contre les discriminations : de l’incantation à l’action ». « Ce n’est pas en chantant La Marseillaise et en se levant quand le prof entre qu’on va réussir à inclure ceux qu’on a mis à l’écart! On se ressource dans un passé qui ne peut plus s’appliquer »

Une analyse partagée par le sociologue François Dubet, directeur d’études à l’EMESS.

« On ne peut plus enseigner la tolérance ou la liberté de manière cathéchique. C’est contre-productif : ça les fait ricaner, au collège ou au lycée. L’apprentissage se fait dans l’expérience de vie, à travers des associations, des œuvres humanitaires… L’école doit transmettre ces valeurs de manière pratique. »

Et l’expert de pointer la nostalgie d’hommes politiques qui n’ont même pas connu l’école brutale d’antan, celle de leurs grands-parents et arrière-grands-parents. « Ils ne sont pas capables de rêver une école plus démocratique et plus inclusive. Ils font appel à un passé rêvé, un âge d’or imaginaire. C’est invraisemblable. »

En se positionnant de la sorte, François Hollande revêt les habits de celui qui inculque à ceux qui ne sont pas éclairés. Il y a une contradiction entre le discours universaliste et la pratique quotidienne de ceux à qui on demande de crier ‘vive la République », s’indigne le sociologue Eric Fassin. A qui s’adressent nos gouvernants? Aux musulmans, aux banlieusards, aux prolos? On s’en fiche, on parle toujours ‘d’eux’ face à ‘nous’. Mais ‘eux’, ça ne constitue pas un groupe social! Tous les discours d’intégration qui ont l’air universaliste disent en fait : ‘On vous demande de vous intégrer’ Quand on réclame plus d’autorité, le présupposé c’est plus d’autorité sur ‘eux’, pas sur ‘nous’. Il faut rééduquer ‘leurs’ enfants, pas les ‘nôtres’. Comment ne pas provoquer de ressentiment? On produit le problème qu’on prétend résoudre. »

Djiade_0001La prophétie autoréalisatrice est à l’œuvre. Il est vrai que les mesures gouvernementales s’adresse d’abord aux banlieues et aux jeunes issus de l’immigration. Et cela alors même que le profil des jihadistes français varie énormément d’un point de vue social, territorial et ethnique. « Pour l’essentiel, l’offre terroriste ne vient pas de la crise des banlieues mais de la décomposition du Moyen-Orient, rappelle François Dubet. Les quartiers afro-américains sont bien moins dotés que nos banlieues et pourtant l’offre terroriste ne passe pas! »

« Ce n’est pas faux, mais il me semble que le profil de beaucoup de jeunes concernés renvoie à ça », explique Christophe Caresche. Les attentats offrent à l’exécutif l’occasion de revoir sa politique de lutte contre les discriminations après une première partie de mandat occupée à enterrer les promesses sociales du candidat Hollande, dont, notamment, le récépissé lors des contrôles d’identité et le droit de vote des étrangers.

Le député Caresche reconnaît néanmoins l’ambivalence qu’il y a à blâmer les quartiers populaires tout en augmentant les subventions publiques. « On est dans une relation perverse. Il y a une institutionnalisation excessive de la politique de la ville, parfois mise en œuvre par des acteurs étrangers aux quartiers. Il faut donner à la population les moyens de s’aider elle-même. »

Et peut-être réorienter la politique économique – un totem auquel Hollande se refuse de toucher. « C’est quoi la liberté quand on n’a pas d’argent pour manger? », demande Esther Benbassa. « Les choix économiques qui sont faits atomisent encore plus la société », analyse le secrétaire national du Parti de gauche, Alexis Corbière.

« J’en voudrais à Valls de ne pas apporter de réponse à l’apartheid qu’il dénonce », met en garde Laurent Baumel. Mais ça ne sera pas encore assez pour renouer les liens entre Français, estime Eric Fassin. « Ce qu’on aurait besoin de faire, c’est de traiter tout le monde pareil. On n’aurait jamais accepté l’histoire du petit Ahmed s’il s’était appelé François. »

Mathilde Carton, illustration Dilem – Les lnrockuptibles N° 1002

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