Transmettre les valeurs de la République

Posons-nous la question suivante : « La laïcité est-elle en crise ? ».

Cette question engage une définition moderne et mobilisatrice de la laïcité et nous convie aussi à penser la possibilité de fonder une éthique laïque, tournée vers l’avenir. C’est une invitation à rompre avec l’idée fréquente qu’il y aurait eu un « âge d’or » dont il faudrait avoir la nostalgie.

C ’est vers l’avenir et l’espérance qu’il convient de se tourner : les récents événements de Tunisie, d’Egypte ou encore de Libye montrent combien il est essentiel d’y voir clair avec la nature mais aussi les finalités du combat laïc et démocratique. Car ce principe de laïcité est bien fragile et peut être caricaturé sinon dévoyé. Il s’agit donc de penser une éventuelle « crise de la laïcité » à partir de sa refondation toujours nécessaire dans une République.

De notre définition de l’idéal laïque dépend aussi notre capacité à conjurer nos propres dérives « cléricales » (appelons « cléricale » toute attitude dogmatique visant à nous inféoder au lieu de développer notre esprit critique). Etre laïque, ce n’est pas s’opposer à une religion en tant que telle, mais bien s’opposer au cléricalisme en général et en particulier au cléricalisme religieux ; comme le dit Léon Gambetta en 1877 : « Le cléricalisme, voilà l’ennemi ! ».

Trop souvent, par méconnaissance, la défense de l’idéal laïque est présentée comme une opinion « sectaire » ; on est vite qualifié de « laïciste » et non plus de « laïque ». Or la laïcité est simplement la coexistence pacifique et rationnelle des libertés. Il n’est pas question d’attaquer une religion mais bien de s’opposer à tout processus d’inféodation de notre raison et de notre liberté de penser ; toute cause peut se cléricaliser quand son esprit fondateur se perd dans les méandres subtiles de sa propre institution et de sa hiérarchie : le messager est préféré au message. Se souvenir des combats de Jules Ferry, Ferdinand Buisson ou de Georges Clemenceau durant la Troisième République. Si les républicains baissent la garde, doivent-ils s’étonner de recevoir des coups…

L’étude de la période 1903-1905, autour du débat sur la Séparation des églises et de l’Etat, avec le rejet du projet anticlérical de Combes, montre que la République a su orienter le combat républicain contre tous les cléricalismes et non contre le seul cléricalisme religieux.

Ces rapides préalables justifient le lien entre laïcité et avenir, mais pour être plus précis, il convient de suivre trois étapes :

  • 1) resituer brièvement la laïcité au sein de la synthèse humaniste et républicaine,
  • 2) repérer les obstacles historiques et idéologiques qui nous éloignent de cette synthèse, parfois à notre insu,
  • 3) enfin, essayer d’indiquer les défis à relever ensemble pour que le combat laïque se mette au service de l’avenir de l’Humanité. Nous serons amenés à faire un bref éloge de la vertu laïque de sollicitude.

1) L’idéal laïque dans la synthèse républicaine et humaniste

Nommons « avertissement de Voltaire » et des Lumières l’invitation à partir de l’individu libre pour penser la recherche de la vérité et de la justice : sans liberté, pas d’égalité ni de fraternité. Il s’agit de faire coexister les libertés individuelles dans le corps social, dans le combat pour l’égalité entre les hommes et les femmes, dans le corps politique et dans l’Humanité.

On doit à Tocqueville d’avoir montré comment, cependant, l’homme démocratique pouvait sacrifier la liberté sur l’autel de l’égalité, notamment en cédant à la « tyrannie de la majorité » et à l’emprise des idées générales : c’est la genèse du risque constant de « pensée unique » dans les « temps démocratiques ».

La Seconde République, influencée notamment par la franc-maçonnerie et le socialisme utopique, complète cette première synthèse héritée des Lumières par l’exigence de fraternité. Qu’importe l’égalité si elle ne travaille pas à la construction d’une société plus fraternelle ? Il peut y avoir une égalité de tous dans une « médiocrité » partagée ; tandis que l’idéal humaniste de fraternité « tire » les choses vers le haut, vers l’amour de l’Humanité et le Bien commun. On sait que la devise de notre République date de cette période.

Mais à son tour la fraternité doit être problématisée et complétée : c’est là qu’interviennent conjointement les principes de laïcité et de solidarité. Ces deux principes permettent à la fraternité, à l’égalité et à la liberté de ne pas se laisser « cléricaliser » par un pouvoir quelconque, économique, religieux voire politique, économique ou médiatique.

C’est pourquoi la Troisième République développe cette synthèse dans trois directions :

  • L’affirmation de la solidarité (avec Léon Bourgeois et son école solidariste) comme processus socio-économique mais aussi éthique indispensable pour donner un sens concret aux autres principes fondateurs (notamment en veillant à la réduction des inégalités socio-économiques et en protégeant les personnes).
  • L’affirmation du principe de laïcité d’abord de l’Ecole (Jules Ferry) puis de toute la société et l’Etat (loi de1905). Ce geste est méconnu aujourd’hui, tant il semble que c’est un « acquis ». Or le flou des débats sur la laïcité montre l’urgence de ce rappel historique.
  • L’affirmation que le respect de la dignité de la personne relie laïcité et solidarité ; or actuellement, la solidarité n’est trop souvent envisagée que dans le seul horizon (essentiel, bien entendu) de la justice socio-économique. Se sentir respecté comme personne libre et digne est aussi vital que d’être autonome matériellement. On ne fera de l’éthique laïque qu’un négligeable « supplément d’âme », laissant tout le terrain aux tenants du « care ». Or, comme l’écrit Alain, « Bercer n’est pas instruire ». Les républicains, les humanistes, n’ont pas besoin d’avoir de « nounou » ; Marianne leur va très bien. Ce troisième aspect place au centre l’idée de dignité de la personne comme lien entre fraternité, laïcité, solidarité, dignité et humanité. Par la dignité, le républicain humaniste construit sa « République intérieure » en même temps que la République politique : l’instruction publique harmonisera ces deux constructions complémentaires.

Notre question de départ implique donc un appel à compléter notre travail de citoyen républicain par un travail intérieur d’ordre « spirituel » (et non-confessionnel) sur nous-mêmes, en nous tournant résolument vers l’avenir. Il y aura « crise » de l’idéal laïque quand un élément de cette synthèse historico-philosophique est méconnu ou instrumentalisé ; notamment à des fins électorales.

Ainsi la strate morale de la laïcité et de la solidarité est largement méconnue actuellement par un économisme à courte vue, par un électoralisme médiatique, un individualisme précipité et par les tentations du communautarisme. Tout ceci est masqué par une certaine « pensée unique » ; nous ne voyons plus exactement à quoi la République nous engage et nous nous éloignons des mots de la culture républicaine et humaniste (faut-il rappeler les ravages de l’idéologie « managériale » dans l’Ecole publique ou encore dans l’hôpital public ?).

Une immense tâche de réflexion critique et de résistance effective nous attend : de cette « crise » peut surgir une refondation.

2) Résister à la « pensée unique » mondialisée

Cependant, deux obstacles majeurs se dressent actuellement et brouillent le message humaniste et républicain, nous empêchant d’envisager l’avenir :

  • La persistance (petite bourgeoise) de l’identification du combat laïque et du combat « antireligieux ». Combien de républicains croient être laïques parce qu’ils « bouffent du curé » (ou de l’imam) ? Or il s’agit de combattre les cléricalismes (dont le religieux) sous toutes leurs formes.
  • Le règne de la « pensée unique », véritable fléau des démocraties quand elles cessent de vouloir être des Républiques. Identifier cette « pensée unique » est crucial car les ennemis de la République et de la laïcité entendent la critiquer mais en se gardant bien de la définir précisément. Ils endorment les esprits en les manipulant : c’est actuellement le jeu politique et idéologique du Front national, qui instrumentalise le principe de laïcité, qui se trouve dès lors coupé de sa portée fraternelle, solidariste et universaliste.

Il semble que des sophismes structurent cette « pensée unique », véritable alliance entre le conformisme grégaire, l’inculture revendiquée et l’individualisme à courte vue. Il ne peut s’agir ici que de les repérer :

  • Le sophisme de la mondialisation : tout ce qui est mondialisé « vaut » vérité ; et si le mondial était devenu l’universel sans l’humain ? A ce sophisme, opposons la puissance de l’Hospitalité.
  • Le sophisme communicationnel : on présente la communication comme bonne en soi en oubliant la part structurante de la transmission dans toute vie. Ce sophisme institue l’amnésie entre les personnes et dans les institutions de la République. A ce sophisme, opposons la force de la transmission des valeurs et de la culture humaniste.
  • Le sophisme jeuniste confond dramatiquement le récent et le nouveau. A ce sophisme, opposons la force de nos convictions puisées dans la tradition humaniste.
  • Le sophisme pédagogiste dit qu’il faut différer le moment libérateur de l’instruction et de la culture en se perdant dans le vertige des préalables à l’acte d’apprendre. A ce sophisme, opposons la tradition de l’Ecole républicaine, soucieuse d’instruction publique.
  • Le sophisme communautariste entretient l’illusion que l’on pourrait se dispenser du détour de la pensée libre et de la critique individuelle pour fonder le lien social. Se trouve entretenue l’illusion que le lien social « communautaire » produirait sans médiation le lien politique. A ce sophisme, opposons notre respect pour l’idéal laïque respectueux des libertés de conscience et de croire.
  • Le sophisme relativiste dissout toute exigence d’universalité, notamment en banalisant le terme « culture » : or, quand tout est « culturel », tout se vaut et donc pourquoi se cultiver ? A ce sophisme, répondons qu’il nous faut des maîtres pour ensuite nous passer d’eux.
  • Le sophisme économiste est sans doute le plus redoutable aujourd’hui, notamment dans son avatar « financiariste » : l’économique se présente comme essentiel car premier ; or le premier est-il le primordial ? A ce sophisme opposons les vertus de partage et de solidarité.
  • Le sophisme obscurantiste sévit enfin à travers la remise en cause des bienfaits des sciences et des techniques au profit d’un appel à « communier » avec la Nature , par exemple. A ce sophisme, opposons, en héritiers des Lumières, notre foi en la raison.

Ces sophismes font système et brouillent notre perception de l’avenir ; leur présence conjointe dissimule l’ampleur de la crise de la laïcité : c’est pourquoi nous ne voyons pas la gravité du processus actuel de « pilarisation » de la laïcité. Ce processus ferait de la laïcité une « opinion » parmi d’autres ; c’est la « solution » belge.

Or notre histoire politique et le Législateur (loi de 1905 puis Constitution de 1958) ont tranché : la laïcité est la condition juridique nécessaire de la coexistence des libertés et non une simple « conception du monde ».

Mais pour (re)fonder une éthique humaniste et laïque prospective, il est nécessaire de sortir de ces sophismes réducteurs qui dissolvent la responsabilité des personnes et des citoyens.

Évoquons quelques défis à relever ensemble pour surmonter la crise actuelle.

3) Tenir ensemble laïcité et solidarité : pour une éthique laïque de la sollicitude

Les obstacles que nous venons de présenter produisent chez les individus et dans les groupes une sorte d’amnésie chronique et lénifiante.

Mais, attention, l’effort intellectuel ne suffit pas ; il faut aussi conformer effectivement notre vie à notre idéal. L’humanisme républicain est une philosophie, une citoyenneté, mais c’est aussi une éthique, un art de vivre. Ainsi à la « compassion », à la « République compassionnelle », dont certains rêvent et qui nous déresponsabilisent, opposons la vertu humaniste et laïque de sollicitude ; appelons vertu de sollicitude ce mouvement qui nous pousse vers autrui, avant même de savoir quelle est sa religion, sa classe sociale ou son origine géographique. Mais il ne s’agit pas pour autant de l’envahir avec arrogance ou de lui « faire la leçon ». Osons une nouvelle « morale laïque », assumons une véritable « spiritualité laïque ».

Ainsi la sollicitude ne « s’indigne pas », elle intervient. Elle ne s’agite pas, elle agit. La sollicitude est notre bonne volonté se portant vers celui qui souffre du fait de ses précarités et de sa vulnérabilité. Par la sollicitude, les sophismes de la « pensée unique » peuvent être isolés car elle nous rend attentifs aux autres tout en ne cherchant pas à les conformer ; elle prévient ainsi la « cléricalisation » de l’esprit républicain.

La sollicitude est tournée vers l’avenir (tandis que la compassion se tournerait vers le seul présent). Ann Van Sevenant remarque en 2001 : « La sollicitude fait preuve d’un mouvement qui tire l’homme en avant, qui le propulse vers celui qu’il est en train de devenir ».

La sollicitude suppose d’unir laïcité, solidarité, fraternité, dignité et hospitalité.

Par leurs échanges et leur travail commun, tous les citoyens républicains expérimentent et pratiquent la vertu laïque de sollicitude ; c’est par elle qu’ils unissent respect de la dignité des personnes, solidarité et laïcité. Elle nous aide à nous projeter vers l’avenir, elle rend présente l’utopie humaniste ; elle nous situe dans un « au-delà » de la crise.

Charles Coutel – Permalien