Sur les sentiers escarpés de la lutte armée

Depuis les attentats du 11 septembre 2001, les puissances occidentales ont érigé la guerre contre le terrorisme en priorité stratégique sans que l’on sache vraiment ce que recouvre le terme. Quoi de commun en effet entre les groupes révolutionnaires nés dans les années 1970, les réseaux d’Al-Qaida et les luttes armées pour l’indépendance ? Les témoignages de militants éclairent les logiques de la violence politique.

« Aujourd’hui, derrière chaque mort, je vois une personne, un individu. Toutes ces victimes, même indirectes, je les porte en moi. Car je suis de ceux qui ont proposé, décidé, émis les sentences. Ma responsabilité est judiciaire, politique et morale. J’assume les trois. » Ainsi se clôt La Prima Linea, film inspiré par l’autobiographie de M. Sergio Segio, l’un des fondateurs de ce groupe italien engagé dans la lutte armée à la fin des années 1970 (1).

Sorti de prison en 2004, après avoir purgé une peine de vingt-deux ans, M. Segio ajoute : « On croyait avoir raison, alors qu’on avait tort. Mais à cette époque-là, on ne le savait pas. »

(…) En 2007, Andrew Silke, directeur des terrorism studies à l’université de Londres-Est, relevait que, depuis les attentats du 11 septembre 2001, un nouveau livre sur le sujet était publié dans le monde anglo-saxon toutes les six heures (3). (…)

Improbable « terroristologie »

Cette avalanche de papier demeure décevante. Silke pointe que 80 % des recherches sont uniquement fondées sur des matériaux de seconde main (ouvrages, revues, presse), que 1 % seulement reposent sur des entretiens et qu’aucune enquête systématique n’a été menée avec des djihadistes (4).

Cette distance vis-à-vis du terrain pousse à une sur-interprétation de leurs discours publics, en faisant comme si les raisons de l’engagement pouvaient se déduire de celles dont se revendiquent ses protagonistes. Néanmoins, le sens d’un conflit (nationaliste, religieux, de classe, etc.) n’apparaît souvent que de manière rétrospective, lorsqu’un acteur a conquis une position d’autorité suffisante pour exprimer le point de vue légitime sur celui-ci. La composante religieuse de la guerre de libération algérienne a par exemple été largement gommée après l’indépendance, alors même que les services de renseignement français la tenaient pour essentielle durant son déroulement (5).

Si l’on excepte quelques spécialistes des sociétés musulmanes, la plupart des chercheurs étudient le radicalisme islamiste comme un phénomène en soi et pour soi, en maintenant des frontières étanches avec les autres champs des sciences sociales. Ils font perdurer, sous des habits neufs, une « terroristologie » rappelant la « soviétologie » de naguère, qui prétendait expliquer l’Union soviétique à partir des discours des dirigeants du Parti communiste et de l’interprétation de leur promotion ou de leur relégation.

La difficulté de l’enquête n’explique néanmoins pas tout.

Le type d’analyse privilégié doit être mis en relation avec les propriétés sociales de ses producteurs, de même qu’avec les positions qu’ils occupent, à la lisière entre le monde académique, les services de renseignement (auxquels ils ont appartenu ou avec lesquels ils entretiennent d’étroites relations), l’expertise publique (dans des commissions nationales ou internationales, des think tanks) et le champ médiatique. Il s’agit davantage de fournir une aide à la décision politique face à un péril présenté comme particulièrement menaçant que de se montrer attentif aux dynamiques de conflit.

Comprendre la « violence politique » impose d’abord de mettre en doute l’apparente unité du phénomène.

(…) penser que ce sont des motivations identiques qui animent les combattants issus du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) algérien et ceux de la Jemaah Islamiyah indonésienne est absurde, quand bien même les deux groupes ont accepté de placer leur action sous la bannière d’Al-Qaida.

Tout aussi artificielle serait l’idée de regrouper sous un même label les groupes de quelques dizaines, voire quelques centaines, d’individus radicalisés dont il est ici question et des organisations politiques militarisées disposant d’une forte assise sociale et territoriale, comme le Hamas en Palestine, les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) ou le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) en Turquie, pourtant considérées elles aussi comme terroristes par l’Union européenne (6).

Une bonne manière d’analyser la violence politique consiste sans doute à relier les contextes dans lesquels elle se déploie, les organisations qui la pratiquent et les trajectoires des militants qui les composent (7). Ainsi, les cycles de violence observés en Europe et au Japon entre la fin des années 1960 et celle des années 1980 renvoient d’abord à un assèchement de puissants mouvements sociaux. Leur reflux progressif pousse un certain nombre de militants vers l’affrontement armé.

De la même manière, l’émergence de groupes djihadistes dans les années 1990 est à relier à l’impossibilité des forces politiques se revendiquant de l’islam de conquérir le pouvoir (en Algérie, en Egypte et en Arabie saoudite notamment) (8).

(…)

Ce n’est pas la propagande des organisations clandestines qui attire les futurs membres. Comme l’écrit Silke, « les individus ne se radicalisent pas à cause des efforts d’un recruteur d’Al-Qaida, le processus intervient de manière presque indépendante des djihadistes établis (21) ». Les auteurs des attentats du 7 juillet 2005 à Londres entretenaient un rapport assez distant à la religion, et ils ne seraient allés demander une caution aux dirigeants d’Al-Qaida qu’au moment de réaliser leur projet.

Le basculement dans l’action violente d’un groupe idéologiquement radicalisé n’est toutefois ni systématique ni nécessaire. Deux autres facteurs souvent inextricablement mêlés doivent intervenir : l’action des autorités publiques et la plongée dans la clandestinité. La violence politique n’est en effet presque jamais l’œuvre d’un seul groupe d’acteurs. Elle est relationnelle : les politiques étrangères menées à l’égard de certains pays, les formes de guerre, de coercition, voire de torture, l’intensification des mesures de surveillance, les contrôles vécus comme vexatoires ou discriminatoires, comptent autant que les stratégies et tactiques des organisations radicales. (…)

Un pas supplémentaire est franchi avec l’entrée dans la clandestinité, souvent pour échapper aux forces de l’ordre à la suite de délits mineurs. Il s’agit d’un engagement total, qui signifie changer de nom, d’identité, rompre avec tout ce (et ceux) que l’on a connu(s). « Dans la clandestinité, raconte M.Moretti, la survie dépend de la rapidité avec laquelle vous vous déplacez, avec laquelle vous changez votre vie en permanence. A la fin, (…) vous devenez un fantôme, d’un point de vue existentiel. Non pas que pour vous-même vous soyez irréel ; les camarades aussi sont bien réels et les rapports avec eux sont certainement encore plus intenses. Mais c’est pour les autres que vous ne devez pas exister (23). » Les témoignages de certaines épouses, ou des compagnes des auteurs des attentats du 11 mars 2004 à Madrid, montrent ce processus graduel de fermeture du groupe, allant jusqu’à la mise à l’écart complète, y compris des plus proches (24).

La sécurité devient un élément central de la vie clandestine, qui est largement codifiée. En 1975, les enquêteurs avaient découvert dans une cache de Pavie un manuel intitulé « Normes de sécurité et style de travail », qui donnait un emploi du temps réglant chaque détail de la vie quotidienne des BR, qu’il s’agisse de la nourriture, de l’habillement, de l’usage du téléphone ou même des rapports sexuels.

En 2006, la Guardia Civil espagnole a trouvé la même chose concernant l’ETA. Mais ces normes ne sont pas toujours respectées : les arrestations à la suite d’une escapade amoureuse ou d’un contact avec une mère malade restent fréquentes. En 1971, tous les appartements clandestins du Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR) chilienne furent localisés lorsque des militants, ivres morts, eurent un accident de la route : dans la voiture, les carabiniers accourus sur les lieux recueillirent les factures d’électricité et de gaz portant leurs adresses (25)…

La fuite, la prison ou la mort

Se procurer des armes, de nouvelles caches, fabriquer de faux papiers, remplir les caisses — par des braquages de banque, entre autres —, faire des repérages pour une opération future, et parfois tout recommencer après une vague d’arrestations : l’urgence l’emporte sur la stratégie. Au point que certains choix tactiques ont pu s’avérer incompréhensibles, même pour des proches sympathisants. Il s’agit moins de manipulations de la part des services secrets, comme on peut le lire parfois — et qui ont pu exister —, que des effets d’un engrenage auquel il est presque impossible d’échapper.

(…)

Au demeurant, les logiques de fonctionnement et de protection de ces groupes les condamnent à des recrutements sélectifs, leur interdisant d’atteindre la masse critique qui leur permettrait peut-être de créer un rapport de forces suffisant pour entamer des tractations politiques. « Si vous n’ouvrez pas une brèche dans le front adverse, votre discours reste lettre morte, analyse M. Moretti. Quelle était la signification de notre stratégie si nous ne pouvions plus compter sur les négociations tactiques permanentes, en imposant ceci, en négociant cela, en obtenant quelque chose pour ceux que nous représentions ? »

La fuite en avant et le durcissement des actions, qu’il s’agisse de représailles contre les forces de l’ordre ou d’attaques contre de hauts représentants de l’Etat, accentuent la diabolisation des groupes clandestins, et creusent la distance entre eux et les mouvements sociaux dont ils escomptaient le soutien. Ce qui autorise généralement une nouvelle escalade répressive, sous forme de lois d’exception. Si bien que, pour les militants, il ne subsiste souvent que la fuite, la prison ou la mort.

La lutte des petits groupes armés conserve certes une capacité permanente de frapper l’Etat — ses agents ou ses symboles —, mais elle ne parvient jamais à le faire vaciller, même en élevant le degré de violence létale, comme lors des attentats du 11 septembre 2001. (…) En revanche, elle déclenche une répression impitoyable, sans commune mesure avec celle qui frappe les droits communs pour des crimes équivalents.

Sortie de prison en 2004, en raison d’une maladie grave, Joëlle Aubron, militante d’AD, résumait cette tension : « Nous fûmes nombreux à penser, à compter sur un élan qui finalement ne vint pas. Notre hypothèse a échoué. C’est clair. (…) Néanmoins, je n’ai pas à me renier. (…) Parce que ce chantage au reniement a été beaucoup trop présent pendant ces dix-sept ans dans nos conditions de détention (26). »

Laurent Bonelli – (Extrait)  Le Monde diplomatique  – Permalien


 

  1. La Prima Linea, de Renato De Maria (2009), d’après l’ouvrage de Sergio Segio Miccia corta. Una storia di Prima Linea, Derive Approdi, Rome, 2005.
  2. Der Baader Meinhof Komplex («La bande à Baader »), d’Uli Edel (2008) ; Ni vieux ni traîtres, de Pierre Carles et Georges Minangoy (2005) ; Carlos, d’Olivier Assayas (2010) ; et United Red Army, de Koji Wakamatsu (2008).
  3. The Guardian, Londres, 3 juillet 2007.
  4. Andrew Silke, «Holy warriors : Exploring the psychological processes of jihadi radicalization », European Journal of Criminology, 5 (1), Londres, 2008.
  5. Roger Le Doussal, Commissaire de police en Algérie, 1952-1962, Riveneuve Editions, Paris, 2011.
  6. Journal officiel de l’Union européenne, Luxembourg, 12 juillet 2010.
  7. Donatella Della Porta, «Mouvements sociaux et violence politique », dans Xavier Crettiez et Laurent Mucchielli (sous la dir. de), Les Violences politiques en Europe. Un état des lieux, La Découverte, Paris, 2010 ; Isabelle Sommier, La Violence révolutionnaire, Presses de Sciences Po, Paris, 2008.
  8. Gilles Kepel, Jihad.Expansion et déclin de l’islamisme, Gallimard, Paris, 2000.
  9. Chiffres donnés par Paolo Persichetti et Oreste Scalzone, La Révolution et l’Etat.Insurrections et contre-insurrection dans l’Italie de l’après-68, Dagorno, Paris, 2000.
  10. Norbert Elias, «Conflits de générations et célébrations nationales : analyse et perspectives », Cultures & conflits, Paris, n° 81-82, 2011.
  11. Mario Moretti, Brigate rosse. Une histoire italienne, éd. Amsterdam, Paris, 2010.
  12. Donatella Della Porta et Maurizio Rossi, Cifre crudeli : Bilancio dei terrorismi italiani, Istituto Cattaneo, Bologne, 1984.
  13. Paolo Persichetti et Oreste Scalzone, La Révolution et l’Etat, op. cit.
  14. Norbert Elias, «Conflits de générations… », cit.
  15. Mourir à trente ans, de Romain Goupil (1982), qui retrace, jusqu’à son suicide en 1978, la trajectoire de Michel Recanati, principal responsable du service d’ordre de la Ligue communiste, rend assez bien compte de cette période.
  16. Jann-Marc Rouillan, De mémoire (2). Le deuil de l’innocence : un jour de septembre 1973 à Barcelone, Agone, Marseille, 2009.
  17. Hélène L’Heuillet, Aux sources du terrorisme. De la petite guerre aux attentats-suicides, Fayard, Paris, 2009.
  18. Cité par Gabriel Rot, «La construcción del sinsentido », Le Monde diplomatique en español, Buenos Aires, mai 2011.
  19. Témoignage dans Ni vieux ni traîtres, op. cit.
  20. Léon Festinger, Hank Riecken et Stanley Schachter, L’Echec d’une prophétie, Presses universitaires de France, Paris, 1993.
  21. Andrew Silke, «Holy warriors… », cit.
  22. Paddy Hillyard, «The “war on terror” » : Lessons from Ireland », European Civil Liberties Network, 2005.
  23. Mario Moretti, Brigate rosse, op. cit.
  24. «11-M. El relato », supplément du journal El País, Madrid, 8 juillet 2007.
  25. Enérico García Concha, Todos los días de la vida. Recuerdos de un militante del MIR chileno, Cuarto Propio, Santiago, 2010.

Libération, Paris, 28 août 2004.

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