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Paradoxe : la France n’est que le 5e pays d’accueil en Europe, l’impact économique de l’immigration dans le pays est faible, et pourtant ces questions suscitent une avalanche de débats, d’inquiétudes, de rejets. Selon Catherine de Wenden, présidente du comité Migrations de l’Association internationale de sociologie, la perception de l’immigration comme un « danger », notamment sur le plan économique, résulte avant tout d’une construction sociale, exploitée par les politiques.

L’immigration ne représenterait que 0,5 % de l’impact fiscal et 8 % de la population française. C’est donc un phénomène relativement mineur, comment se fait-il que le sujet occupe une telle place dans les discours politiques ?

Catherine de Wenden : Ce thème est largement une construction sociale, élaborée par le Front national depuis le début des années 1980. Auparavant, on avait une autre façon de penser la société française ; c’est l’extrême droite qui a imposé cette dichotomie Français/étranger, alors même que le phénomène n’est pas central au sein de la société d’aujourd’hui.

La question de l’immigration, qui a pris de l’ampleur dans tous les pays européens, suscite des volontés politiques de récupération d’un électorat au moyen d’une construction de l’autre pour mieux s’identifier soi-même. Ce processus est lié à la fabrication de l’identité nationale autour d’un mythe de l’autochtonie très ancien en France, réhabilité par l’extrême droite et les nationalistes.

Ce sujet peut donc être un argument électoral, en particulier concernant l’emploi…

En période de crise, une certaine confusion s’installe dans les esprits et crée une perméabilité plus grande à ces idées, avec cette croyance que les derniers arrivés, qui sont parfois les plus visibles, sont des concurrents dans le lieu où l’on vit. C’est pourtant l’inverse : plus il y a de personnes prêtes à entreprendre, plus s’exerce un dynamisme créateur d’emploi. Un monde replié sur lui-même, vieillissant, ne peut créer de l’emploi. Or, beaucoup de gens sont convaincus que le nombre d’emplois est limité. Ils ont été habitués à penser que l’État fixerait le nombre d’emplois et que de nouveaux arrivants risqueraient de le raréfier. Cette idée est très partagée dans l’opinion publique.

Comment l’extrême droite a-t-elle réussi à imposer cette vision de l’immigration dans le discours politique ?

Cette vision suscite un certain assentiment chez ceux qui se sentent fragilisés dans leur identité. Et l’extrême droite exploite cette fragilité, instillant idée que l’autre, c’est l’ennemi, le concurrent, que tous les maux de la France sont liés à l’immigration. Cependant, l’extrême droite n’est pas seule sur ce terrain : ainsi, au Parti communiste, on a longtemps vu les immigrés comme des concurrents par rapport à l’emploi.

N’est-on pas en train d’assister, sur ce sujet, à une convergence des discours politiques sur des positions droitières ?

Il est vrai que la gauche n’a rien fait pour les immigrés depuis qu’elle est au pouvoir. Sans doute a-t-elle peur d’avoir du monde dans la rue. Les socialistes au gouvernement ont déjà eu le mariage pour tous, ils ne veulent pas prendre le risque d’une nouvelle mobilisation. Donc ils ne font rien. Le manque de courage et de volonté autour de ces questions est flagrant.

Que pensez-vous de la réforme sur le droit d’asile ?

Tout n’est pas mauvais dans cette réforme. Le traitement plus rapide des dossiers ou le fait que le recours ne soit pas suspensif du séjour (c’est-à-dire qu’un candidat à l’asile dont la demande auprès de l’Ofpra a été rejetée pourra rester sur le territoire s’il dépose un recours auprès de la Cour nationale du droit d’asile) sont des points plutôt positifs.

En outre, on annonce qu’il y aura des places d’accueil disponibles pour tout le monde, ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui. Ce qui n’est pas très positif, en revanche, c’est qu’on peut craindre qu’un traitement rapide nie le droit d’asile de ceux qui ne savent pas bien défendre leur cause. On risque d’assister à des reconductions à la frontière plus musclées, et de revoir peut-être des « affaires Leonarda ».

Actuellement, la France est le 5e pays d’accueil en Europe, elle était le 2e il y a quelques années : la France est-elle de moins en moins accueillante ?

Ça dépend pour qui. Pour le Maghreb ou l’Afrique francophone, la France reste en tête. Mais l’Allemagne est plus intéressante au niveau des emplois et des salaires.

Récemment, il y a eu des manifestations en Allemagne contre l’immigration. C’est le même constat qu’en France ?

Là aussi, c’est à cause de l’extrême droite, qui est encore plus violente que chez nous mais électoralement beaucoup moins puissante. Alfred Grosser disait : « Nous, on a les électeurs ; eux, ils ont les casseurs. » Ce n’est pas faux ! Et puis, en Allemagne, il y a toutes les inquiétudes autour du welfare, qui viennent de la réunification. À l’époque, les gens pensaient qu’ils ne percevraient plus de retraites et devraient financer l’intégration des nouveaux venus de l’Est. C’est une thématique très répandue en Allemagne.

En termes de lutte contre les discriminations, la France aurait vingt ans de retard sur ses voisins britanniques. Comment peut-on expliquer cela ?

On est très frileux en France. On a commencé à légiférer sur ces questions au début des années 2000, grâce aux lois européennes. En Angleterre, c’était en 1976, donc, oui, nous avons du retard. En France, on considère qu’à partir du moment où on a proclamé que tous les citoyens naissent libres et égaux en droits, on a tout fait. Et que ce n’est pas la peine de s’intéresser aux inégalités. Cette conception a beaucoup retardé la lutte contre les discriminations, surtout institutionnelles. Celles qui viennent de la police, de l’école, ou au niveau du logement. À côté de ça, la diversité est devenue une valeur citoyenne, ce qui est vraiment positif. Mais il reste beaucoup à faire en matière d’éducation des citoyens pour améliorer leur perception des immigrés.

Catherine de Wenden spécialiste des migrations, directrice de recherche au CNRS. Entretien réalisé par Marie Roy pour Politis Permalien