Le djihad, les régimes arabes et la loi du talion

Une douzaine d’heures seulement après la diffusion d’une vidéo montrant l’ignoble assassinat du pilote jordanien Moaz Al-Kassasbeh par le mouvement État islamique (EI), le régime jordanien annonçait, l’exécution, en représailles, de deux djihadistes irakiens. Sajida Al-Richaoui et Ziad Karbouli avaient été condamnés à mort, elle en 2006, pour son rôle dans les attentats-suicides ayant causé 60 morts un an auparavant à Amman, et lui en 2008, pour l’assassinat d’un ressortissant jordanien. Ils ont été pendus mercredi 4 février.

En voyage aux Etats-Unis, le souverain hachémite, Abdallah II de Jordanie, est rentré en urgence au pays annoncer une guerre sans merci contre l’EI et une intensification des frappes aériennes contre le mouvement retranché en Syrie et en Irak. « Nous livrons cette guerre pour protéger notre foi, nos valeurs, des valeurs humanistes, et notre guerre en leur nom sera sans merci, et nous irons les frapper sur leur propre sol », a promis le roi Abdallah.

Sous la pression d’une opinion révoltée par la sauvagerie du meurtre de Moaz Al-Kassasbeh tombé aux mains de l’EI et brûlé vif dans une cage de métal , pressé d’agir par l’influente tribu des Kassasbeh, ivre de vengeance et dont est issu le jeune pilote, le roi marche sur une corde raide. D’autant que son pays, « aspiré » par la crise syrienne (750 000 réfugiés syriens sont présents sur son sol en plus de 60 000 Irakiens), est divisé entre partisans et opposants de la participation d’Amman à la coalition contre l’EI, sous direction américaine.

Certains, en Occident, se félicitent, à l’occasion du tollé soulevé par l’ignominie de l’assassinat de Moaz Al-Kassasbeh, de la prise de conscience des pays arabes sunnites. Longtemps aveuglés par leur hostilité aux valeurs occidentales et au projet hégémonique de l’Iran chiite, les deux cibles prioritaires de l’EI, ces pays auraient ignoré la menace djihadiste.

La mort de l’otage jordanien sonnerait l’heure du réveil.

Il n’empêche qu’il y a quelque ironie à écouter le roi Abdallah, présent aux côtés de François Hollande le 11 janvier pour manifester contre les attentats de Paris, expliquer vouloir protéger les « valeurs humanistes » de son pays et ordonner dans le même temps l’exécution de deux condamnés à mort, assimilés à des otages, en attente depuis des années dans le couloir de la mort.

Le Pakistan avait, lui aussi, levé son moratoire sur les exécutions de terroristes condamnés à mort au lendemain de l’attaque par des djihadistes d’une école de Peshawar ayant causé la mort de 141 personnes, dont 132 enfants. Six pendaisons ont déjà eu lieu, près de 500 devraient suivre.

Dans une surenchère malsaine, le grand imam de l’université Al-Azhar, l’Egyptien Ahmed Al-Tayeb, censé diriger la plus prestigieuse institution de l’islam sunnite, a appelé à appliquer aux terroristes de l’EI « la punition prévue dans le Coran pour ces agresseurs corrompus qui combattent Dieu et son prophète : la mort, la crucifixion ou l’amputation de leurs mains et de leurs pieds ».

L’Egypte est en proie, elle aussi, à une sanglante insurrection dans le nord du Sinaï. Il y a, certes, une différence entre la mise en scène ignominieuse de l’EI et l’exécution de peines légales, mais lorsque l’État de droit s’apparente à la loi du talion, c’est l’ensemble des valeurs qui le constituent qui s’en trouvent ébranlées.

C’est une victoire de ceux que l’on prétend combattre, qui ont réussi à imposer leur logique meurtrière


 

Le Monde – Permalien