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Avec leurs révélations de documents diplomatiques et militaires, Julian Assange, Edward Snowden et Chelsea Manning ont lancé une guerre contre le secret d’État et les pratiques de surveillance. Pour le philosophe Geoffroy de Lagasnerie, ils font plus que cela : ils vont jusqu’à déstabiliser nos cadres d’analyse de l’action subversive. Dans L’Art de la révolte, Geoffroy de Lagasnerie analyse pourquoi le fondateur de WikiLeaks et les deux sources révélant des documents classifiés permettent de débloquer nos imaginaires politiques.

Vous êtes philosophe du politique : en quoi l’action des lanceurs d’alerte Julian Assange, Edward Snowden et Chelsea Manning vous a-t-elle intéressé?

Geoffroy de Lagasnerie — Ce livre est né d’une émotion et d’une interpellation : qu’est-ce qui arrive à Snowden, Assange et Manning — et qu’est-ce qui nous arrive à travers eux? L’apparition de leur image sur nos écrans, le déchaînement de violence répressive qui s’est abattu sur eux a provoqué chez moi une immense empathie. Puis, je me suis rendu compte que leurs visages affectaient beaucoup de gens.

Nous sommes traversés par le sentiment confus qu’ils incarnent quelque chose de nouveau, mais nous ne savons pas de quoi il s’agit. Assange, Snowden et Manning ouvrent sur quelque chose d’indéfini. Leurs démarches déstabilisent nos cadres de pensée : nous nous retrouvons démunis de la capacité de nommer ce qu’ils sont et ce qu’ils font. J’ai voulu partir de ces affects pour les démêler et diagnostiquer ce qui se passe.

Que s’est-il passé avec eux? Une nouvelle manière de penser la politique?

Si on se contente de ramener Assange, Snowden et Manning à la tradition des lanceurs d’alerte, on s’interdit de comprendre l’enthousiasme mondial autour de ces figures et le déferlement de la répression à leur encontre. Ils font vivre une nouvelle forme de subjectivité politique. Ils mettent en crise la scène politique telle que nous la connaissons et telle qu’elle s’impose à nous.

L’objectif n’est pas pour moi d’être leur porte-parole, mais de prendre appui sur leur énergie pour être le plus radical possible dans l’analyse de ce qu’ils produisent. Ce que j’écris n’est pas nécessairement compatible avec ce qu’ils pourraient écrire de leur côté. L’enjeu est de trouver les instruments pour l’appréhender, rendre visible ce qu’ils inventent et ce qui s’invente à travers eux.

Qu’est-ce qui réunit au fond les gestes des trois lanceurs d’alerte? Leur volonté de dénoncer l’arbitraire et le secret d’État?

Le point de départ des démarches de Snowden, Assange et Manning, c’est une volonté de réactiver l’exigence démocratique, à l’heure où les États utilisent les prétextes de la lutte contre le terrorisme et de la préservation de la sécurité nationale pour multiplier les dispositifs d’exception. Assange, Snowden et Manning réagissent à la tendance des États à se donner l’autorisation de suspendre le droit et de démanteler nos protections constitutionnelles.

Snowden a révélé les systèmes de surveillance de masse qui archivent nos mails, écoutent nos appels, et donc les programmes qui ne respectent plus l’une des grandes conquêtes de la philosophie libérale : l’indépendance des individus à l’égard de l’État.

Chez Assange, on trouve une indispensable critique des secrets d’État : il s’en prend à l’idée selon laquelle il devrait y avoir dans l’État une case noire, quelque chose qui devrait échapper au regard des gouvernés (dans les domaines militaires, la guerre, les négociations diplomatiques…). Beaucoup de gens adhèrent à cette croyance.

L’idée de WikiLeaks est de radicaliser l’exigence démocratique : dès que l’État met en place des systèmes qui se déroulent à l’abri du contrôle des citoyens, nous ne sommes plus dans une démocratie.

Ce qu’essaie de nous dire Assange, c’est : pourquoi faudrait-il que la démocratie s’arrête à un moment donné; si la démocratie est une promesse, alors elle doit être inconditionnelle. Il s’agit de concevoir l’État comme un outil aux mains des gouvernés. Sitôt que l’État cache des choses et instaure des zones secrètes, il devient un dispositif d’assujettissement des gouvernés par les gouvernants.

Au-delà du secret d’État, ces trois activistes déstabilisent le droit dans son principe même. En quoi le droit pose-t-il un problème en tant que tel?

Dans la réflexion contemporaine, on voit proliférer des théories très intéressantes, chez Judith Butler, Noam Chomsky ou Giorgio Agamben, qui mettent l’accent sur le fait que le droit ne cesse de créer du hors-droit : les notions de dépossession, d’exclusion, d’exception, d’apatridie, sont placées au centre de l’analyse. Or ce mode de problématisation, si important soit-il, tend à constituer les valeurs qui fondent le droit tel qu’on le connaît comme la référence positive par rapport à laquelle on opère la critique.

On ne se donne plus les moyens d’interroger ce que nous sommes, nos valeurs acceptées, et la possibilité d’ouvrir sur quelque chose de nouveau. Si on regarde les démarches de Snowden, Assange et Manning, on voit qu’ils interrogent la manière dont nous sommes constitués comme sujet politique, les dispositifs de la citoyenneté, de l’État, de l’espace public, etc.

  • Qu’est-ce que c’est qu’être un citoyen ?
  • Qu’est-ce qu’appartenir à un État?
  • Qu’est-ce qu’un espace public?

Ils donnent les moyens de penser les dimensions non démocratiques, les effets de censure, de dépolitisation et de pouvoir à l’œuvre dans ce qu’on considère traditionnellement comme les valeurs de la démocratie. Avec eux, on peut dégager une critique du droit lui-même, de l’état des Constitutions libérales elles-mêmes. Ils donnent les moyens de débloquer l’imaginaire politique.

Cet art de la révolte tend vers un éloge de la fuite : Snowden et Assange ont demandé l’asile. Comment en définir la portée?

Je ne défends pas par principe la fuite, contre des mouvements plus traditionnels comme Occupy Wall Street. La fuite n’est pas supérieure, mais elle est plus intéressante parce qu’elle est souvent dépolitisée, et parce qu’on a du mal à la voir comme une pratique politique. Or la fonction de la théorie est de constituer comme politique ce qu’on a tendance à dépolitiser. Le geste solitaire de Snowden qui part pour Hong Kong est pour moi éminemment politique, autant qu’un rassemblement sur une place publique.

Cette politique-là permet de nous interroger sur nos appartenances et sur la manière dont nous avons tendance à transformer des assignations arbitraires, au premier rang desquelles la nationalité, en identités qui nous engagent, qui nous obligent et qui vont tellement de soi que nous ne les mettons plus en question. Le fuyard, le « voyou », pour reprendre la notion de Derrida, c’est celui qui dit : je veux me donner à moi-même mes propres appartenances. Effectivement, cela fait éclater des catégories comme le nous, le commun ; mais je pense que ce qui s’invente ici, c’est précisément une politique sans nous, sans horizon de groupe, de fusion.

En quoi la pratique de l’anonymat a-t-elle une fonction subversive et permet-elle de se « libérer d’une scène éthique »?

A côté de la question de la migration, de la fuite, de l’appartenance, je me demande ce que signifie la possibilité d’agir politiquement de manière anonyme. On associe spontanément la pratique de l’anonymat à la délation, au manque de courage.

Pour moi, c’est exactement l’inverse. Il faut utiliser l’anonymat pour analyser les injonctions implicites qui pèsent sur le sujet politique et les censures qu’elles exercent. Chelsea Manning, par exemple, a contesté les pratiques de l’armée américaine en déposant des documents sur le site de WikiLeaks et donc sans apparaître.

La question qui se pose est : comment créer de nouvelles Chelsea Manning ? Si l’on reste attaché à une scène politique dominée par l’apparition publique, par l’injonction au « courage », nous perdons la possibilité de prendre connaissance de tels crimes et donc de transformer la réalité. A l’inverse, s’il existe une possibilité d’agir sans apparaître, sans se dévoiler, alors surgissent des nouveaux sujets politiques.

La scénographie politique classique, ritualisée, concourt à faire disparaître des paroles, des énoncés. L’anonymat est une manière de faire proliférer les énergies protestataires en ouvrant l’accès à l’espace de la contestation à ceux qui en étaient auparavant exclus ou qui s’en excluaient eux-mêmes.

En quoi Assange, Snowden et Manning font-ils de la « politique pure« ? Comment définir cette catégorie ?

Je crois en effet que ces personnages donnent naissance à ce que j’appelle de la politique pure. Cette notion s’inscrit dans la filiation de la déconstruction marxiste ou bourdieusienne de la politique, qui ramène la politique à ce qu’elle est, c’est-à-dire à la guerre. La politique comme activité affirmatrice et oppositionnelle. Il est nécessaire de rappeler cela car nous sommes confrontés à tout un ensemble de dispositifs qui veulent nier cette dimension et contenir les effets de déstabilisation provoqués par l’action politique.

Comment s’en sort-on avec les « voyous »? Faudrait-il toujours jouer à l’extérieur d’un espace politique pour tenter de le subvertir?

C’est une question difficile… Le voyou, au sens que Derrida lui donne dans son texte « Le voyou que je suis », est le seul mot intéressant dans la philosophie politique pour décrire une position d’extranéité par rapport au droit. En même temps, je ne crois pas que Snowden, Assange et Manning soient « latéraux » par rapport à l’espace politique.

La violence de la répression à leur encontre montre qu’ils touchent quelque chose qui se situe au cœur de l’ordre juridique et politique. On a tout de même obligé l’avion du président bolivien Evo Morales à se poser quand on a cru que Snowden s’y trouvait!

Je ne sais pas dans quelle mesure leur modèle est transposable, mais ce que je sais, c’est qu’il nous permet de réfléchir autrement. L’une des leçons qu’on peut retenir est qu’il existe une aspiration à se libérer des imageries politiques traditionnelles.

Souvent, les gens sont accablés, en colère, en désaccord avec telle ou telle décision, avec telle ou telle réalité, etc., mais n’agissent pas pour exprimer ce dissensus. Beaucoup d’individus engagés dans les mouvements sociaux ressentent cet écart entre les aspirations subjectives que les sujets expriment et ce sur quoi cela débouche en termes de mobilisation.

Il y a un écart entre le désir de contestation et les formes instituées de la politique. Ce qui montre que ces formes fonctionnent comme des forces de dépossession. La tâche aujourd’hui est de transformer ce qu’on entend par politique afin de faire entrer des énergies latentes dans le champ de la contestation. Il faudrait trouver des formes d’interventions plus latérales, plus éphémères, tout aussi radicales.

Comment les événements qui se sont produits depuis le 7 janvier affectent-ils votre réflexion?

Il est évident que lorsqu’un événement de cette nature surgit, le contexte se transforme et tous les mots changent de sens, les discours de signification, etc. Mais il n’en demeure pas moins que la question que pose mon livre est celle de savoir en quoi peut et doit consister une politique démocratique à l’heure de l’invocation d’une guerre contre le terrorisme ». Après tout, Snowden, Assange et Manning sont aussi des victimes des « mesures antiterroristes ». Celles-ci entravent des capacités d’expression et d’action ; elles répriment des démarches qui vont dans le sens d’une radicalisation de l’exigence démocratique. Peut-être allons-nous répéter les erreurs qu’ils ont mises au jour. Mais nous pourrions aussi prendre appui sur leurs actions et leur vie pour imaginer une autre manière de réfléchir à ce qui nous arrive et d’y réagir.

Propos recueillis par Jean-Marie Durand – Les Inrocks N°999. Permalien