AUSCHWITZ, Tout le monde y sera – sauf les libérateurs

L’absence de Vladimir Poutine aux cérémonies du 70e anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz ne fait pas l’unanimité. Selon cet éditorialiste de Zurich, les Occidentaux ont laissé passer une occasion de renouer le dialogue avec la Russie.

En n’invitant pas le président russe Vladimir Poutine à Auschwitz, la Pologne et l’Occident dans son ensemble sont en train de laisser passer une occasion. Depuis des mois, Poutine et son gouvernement reprochent à l’Union européenne et aux Etats-Unis de soutenir des néonazis à Kiev.

Aussi intenable que soit cet argument, Poutine peut désormais affirmer qu’aux cérémonies marquant la libération d’Auschwitz, et donc la libération de l’Europe du joug nazi, tout le monde a été invité, sauf les libérateurs.

Poutine sait que l’Histoire est de son côté.

Aujourd’hui, les historiens militaires reconnaissent pratiquement tous que c’est sur le front de l’Est qu’ont eu lieu les combats décisifs remportés par les Alliés pendant la Seconde Guerre mondiale. Car c’est là que près de 70 % des forces allemandes étaient déployées.

Hommage attendu

En invitant Poutine, l’Occident aurait pu rendre hommage aux victimes soviétiques. 27 millions de citoyens de l’URSS ont perdu la vie, presque toutes les familles ont été touchées. Dans le régiment qui a pris Auschwitz, se trouvaient de jeunes soldats qui avaient perdu tous leurs proches. Il serait faux de dire que l’Occident n’a pas honoré le “sacrifice colossal des Soviétiques” (Antony Beevor).

Mais Poutine – toujours profondément blessé par l’effondrement de l’URSS qu’il déplore – semble régulièrement espérer cet hommage. Or, la classe politique occidentale, de Barack Obama à Angela Merkel, voire peut-être même Ewa Kopacz, la future éventuelle chef du gouvernement polonais, aurait pu aller dans son sens sans devoir payer un prix politique trop élevé.

Au contraire, de cette façon, l’Occident aurait montré une fois de plus qu’il se bat pour la démocratie, et non pour de prétendues forces d’extrême droite. L’invitation de Poutine aux commémorations du D-Day en juin dernier était un signal de cet ordre.

Bien qu’en 1944 aucun soldat de l’Armée Rouge n’ait débarqué à Omaha Beach, le président russe, lui, est venu sur les plages de Normandie. Le thème dominant des discussions a d’ailleurs été effectivement l’Ukraine, puisque c’est alors qu’a vu le jour le groupe de discussion dit “format de Normandie”, exclusivement consacré à cette crise.

Le froid ne pourra que s’aggraver

Ne serait-ce que parce qu’Auschwitz aurait représenté une nouvelle possibilité de dialoguer, Poutine aurait dû être là. L’ignorer à cause de la crise en Ukraine, c’est comme si l’on n’avait pas invité le président américain en Normandie à cause du scandale des écoutes de la NSA, de la torture à Guantánamo, de l’utilisation des drônes ou de la guerre en Irak.

Si l’on ne complète pas la liste des invités à Auschwitz, le froid entre la Russie et l’Occident ne pourra que s’aggraver. Car nous ne sommes qu’au début d’une succession de commémorations du printemps 1945. Et partout, pour des raisons historiques, les Russes y ont bel et bien leur place.

Le 9 mai, Moscou compte fêter en grande pompe le 70e anniversaire de la Victoire pendant la Grande Guerre patriotique. Et les rencontres au sommet qui y sont liées donneraient aux chefs d’État l’occasion de résoudre des crises actuelles, comme celle de l’Ukraine. Ce faisant, ils pourraient également montrer qu’ils ont tiré quelques leçons de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale.

Tages-Anzeiger Christof Muenger – Permalien