Podemos : la “machine de guerre électorale”

Le programme revendicatif et égalitaire de la jeune formation politique espagnole pourrait lui permettre de remporter les législatives de novembre 2015. Mais sa direction s’ écarte des idéaux démocratiques des débuts pour transformer le parti en machine de guerre politique. Enquête.

Je vais vous dire un secret… ça y est, nous sommes sortis de la crise.” La grosse centaine de personnes réunies dans la salle Caracol à Madrid explose de rire. Sur scène, Miguel Urbán se délecte des déclarations optimistes du gouvernement. “Vous le savez, les hommes politiques ne mentent jamais.” Les rires redoublent.

Les raisons de cette hilarité ne manquent pas. Plus de la moitié des jeunes est au chômage et l’émigration est en hausse (580 000 personnes en 2013, surtout des étrangers qui retournent au pays). En 2014, les expulsions locatives ont augmenté de 17 % malgré la nouvelle loi supposée protéger les plus pauvres.

Pire : ceux qui entravent leur bon déroulement risquent des amendes de 30 000 euros, en vertu d’une “loi pour la sécurité citoyenne” passée en force début décembre. A cela, il faut ajouter la privatisation croissante des services publics.

Ils pensent être sortis de la crise, mais la caste n’a jamais connu la crise !”, lâche Urbán, 35 ans, accents de showman, cofondateur de Podemos. Le public se régale.

“Ils ne savent pas qui nous sommes. Ils nous traitent de communistes, de hippies, de monstres, de castristes… Nous sommes un peuple normal qui veut récupérer le futur qu’on lui a volé.”

Podemos en tête des intentions de vote pour les élections législatives

Podemos (“nous pouvons”) soufflera sa première bougie le 17 janvier. Au bout de quatre mois d’existence, ce mouvement citoyen devenu parti politique a envoyé cinq eurodéputés (sur 54) à Strasbourg, en obtenant 1,2 million de voix. Aujourd’hui, il se place en tête des intentions de vote pour les élections législatives prévues en novembre (27,7 % contre 26,7 au Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) et 20,7 au Parti populaire).

Mené par le charismatique Pablo Iglesias Turrión et ses lieutenants, tous issus de la fac de sciences politiques la Complutense à Madrid, Podemos tient d’abord de “l’hypothèse scientifique”, comme ses fondateurs le disaient au départ. Puisque la corruption touche l’ensemble des partis de droite et de gauche jusqu’à la famille royale, puisque l’extrême gauche, pas plus immune aux scandales financiers, est verrouillée et se complaît dans son rôle de minorité de l’opposition, et puisque la politique d’austérité imposée par Bruxelles est appliquée quel que soit le parti aux commandes, de toute façon inféodé aux banques, le changement social doit venir du dehors de l’échiquier politique traditionnel espagnol, soit le bipartisme socialistes et populaires depuis la fin du franquisme.

Pablo Iglesias Turrión, professeur de sciences politiques issu des jeunesses communistes et petit-fils d’un républicain condamné à mort par les franquistes, a unifié le mouvement des Indignés de 2011 et ses formations citoyennes sans étiquette. “Défendre l’accès universel à la santé, ce n’est ni de droite, ni de gauche : 80 % des Espagnols l’approuvent, explique Jorge Lago, 38 ans, l’un des responsables du parti. Il faut casser le discours idéologique qui empêche de voir la réalité et bâtir une majorité sociale.” Pourtant formée à l’extrême gauche option Chávez, la bande d’Iglesias veut occuper la “centralité de l’échiquier” : exit le discours gauche- droite, place au discours en haut-en bas, caste-peuple.

Au programme : RMI pour tous, banque publique, annulation de la dette extérieure

Le parti écolo-communiste Gauche unie (Izquierda unida), auquel le leader à la queue de cheval est pourtant très lié (sa compagne est députée IU, lui- même a été consultant pour les législatives de 2011), a décliné l’invitation d’Iglesias. C’est le parti Gauche anticapitaliste (Izquierda anticapitalista), très impliqué lors du mouvement des Indignés, qui participe à la création de Podemos.

Ce sont eux qui imposent un programme radical (RMI pour tous, banque publique, annulation de la dette extérieure), finalement allégé (RMI sous conditions, banque “non spéculative”, restructuration de la dette). Et tant pis si les dents des plus gauchistes grincent lorsque sont évacués les marqueurs de la gauche espagnole (féminisme, immigration, République…) au profit de la patrie ou la souveraineté économique. L’enjeu est ailleurs.

Je suis un républicain de gauche. Mais en quoi est-ce que me revendiquer de gauche va aider les gens ?”, martèle Jorge Lago. “Si tu veux un grand changement, il te faut un consensus, affirme Alicia Muñoz, 26 ans, membre du “cercle” de Tetuán, un quartier populaire de Madrid. L’extrême gauche n’a jamais rien gagné. A force de défendre une idéologie pure, tu ne crées pas d’ancrage dans la société : tu ne peux pas aller lire Marx sur la place publique et penser que ça va marcher.”

La victoire aux élections européennes en mai dernier, où Podemos est devenu la quatrième force du pays, donne raison à cette stratégie : non seulement ils ont récupéré des voix du Parti socialiste, mais aussi du Parti populaire en séduisant la classe moyenne paupérisée par la crise et les mesures d’austérité. “Que tout le monde ait accès à un logement, à l’éducation, à la santé, ce n’est pas une politique de gauche, c’est une politique de sens commun”, insiste Muñoz.

Une organisation horizontale

Populiste, Podemos ? Certainement. Mais à la manière du penseur argentin Ernesto Laclau, pour qui le populisme constituait la chose politique en soi. Podemos prend ainsi ses décisions à travers les “cercles”, soit plus d’un millier d’assemblées locales et sectorielles (culture, énergie, sports…). Les sympathisants votent les documents politiques par internet via l’appli Appgree, discutent sur le forum Plaza Podemos sur Reddit, communiquent aussi sur Twitter (484 000 abonnés) et Facebook (920 000 fans), soit presque dix fois plus que le PSOE et le Parti populaire.

Fidèle à ses déclarations contre le pouvoir bancaire, le courant s’autofinance via le merchandising et les donations. “La démocratie ne se consomme pas, elle se construit : c’est par le bas que nous gagnerons”, sourit l’eurodéputée Teresa Rodríguez. Le phénomène politique devient rapidement culturel. Pablo Iglesias, qui animait déjà sa propre émission sur le web, La Tuerka, l’idéologue du parti Juan Carlos Monedero, ou encore le stratège de la campagne pour les européennes Iñigo Errejón trustent les médias, du JT aux émissions satiriques comme El Intermedio.

L’Espagne se convertit au discours caste contre peuple, à laquelle gauche et droite sont obligés de s’adapter. A chaque meeting, les leaders sont accueillis en rock-stars. A tel point que Monedero n’hésite pas à dire que Podemos est une “usine de l’amour”. Mais bientôt le succès laisse place aux accusations. D’abord celles des adversaires traditionnels : le Parti populaire et le PSOE qui se moquent d’“El Coletas”, “la queue-de-cheval”, sorte de hippie extravagant mi-chaviste, mi-nazillon.

Les critiques internes

Les médias débusquent des cadavres dans les placards d’Iñigo Errejón (un contrat non honoré avec l’université de Malaga) et d’Iglesias (les salaires des techniciens de La Tuerka peut-être payés au noir). Blessés, ils décrètent le silence médiatique. “Face à leur haine, nous offrons notre sourire”, scande Juan Carlos Monedero. Puis viennent les critiques internes. La Gauche anticapitaliste, représentée par les eurodéputés Teresa Rodríguez et Miguel Urbán, digère mal le congrès d’octobre : la structure d’organisation verticale d’Iglesias l’emporte.

Son projet entérine la création d’un poste de secrétaire général, doublé d’un conseil de coordination de douze personnes qu’il nommera lui-même. La voix des cercles, jadis au cœur de Podemos, sera exprimée par un conseil citoyen de 62 personnes. Il sera toutefois possible de révoquer un membre par référendum en rassemblant 25 % des cercles ou 20 % des inscrits.

“Le plus important pour Iglesias et ses compagnons, c’est de gagner”, analyse le politologue espagnol Víctor Alonzo Rocafort. “Ils ne souhaitent aucune dissension interne qui puisse les distraire de leur objectif. A partir du congrès, Podemos devient une machine de guerre électorale.”

L’attitude va-t-en-guerre des responsables du parti interroge

Conscients de leur faible influence au sein du groupe de la Gauche unitaire européenne à Strasbourg (52 députés sur 766), c’est d’abord en Espagne qu’ils veulent jouer un rôle. Inspirés par le réalisme politique (Carl Schmitt, Machiavel, Gramsci), Iglesias et ses lieutenants verrouillent l’appareil.

Premier coup : Iglesias, leader médiatique incontesté et eurodéputé, annonce qu’il se retirera des instances de décision de Podemos si son projet n’est pas choisi. Deuxième gifle : il change les conditions de vote le dernier soir du congrès, empêchant de voter pour le projet plus horizontal de l’équipe des eurodéputés Pablo Echenique et Teresa Rodríguez, qui accorde une plus large place aux cercles et un tirage au sort.

Plus fort : dans le document éthique qui a été voté au Congrès, Iglesias interdit aux candidats encartés à un autre parti de se présenter à un poste de responsable. Un message clair adressé à la Gauche anticapitaliste, contrainte de se transformer en association. L’attitude va-t-en-guerre des responsables du parti interroge.

Et si, comme le dit le politologue Jaime Pastor, Podemos devenait un nouveau “parti de notables médiatiques” ? Jorge Lago reconnaît des erreurs de communication. “Mais c’est une chimère de croire que Podemos est une structure horizontale, se défend-il. On ne peut pas fonctionner comme on le voudrait parce que nous sommes dans un système politique hiérarchique. Il faut jongler entre le désir d’une autre société et la réalité.

En se structurant comme un parti politique plus classique, Podemos effraie la classe politique.

“Ils ont raison d’avoir peur, mais nous n’avons pas encore gagné”, conclut Miguel Urbán. “Les gouvernements vertueux n’existent pas. Il n’y a que des peuples courageux qui peuvent contraindre les gouvernements à tenir leurs engagements. C’est ce que nous serons.”

Mathilde Carton – Les Inrocks – Permalien.