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Il est temps de finir l’année avec un sujet qui aura beaucoup fâché et mis en ébullition plusieurs têtes bien pensantes, attachées pour « principe » à la liberté de penser. MC

Au travers de trois ouvrages, l’un des principes fondateurs de la République est passé au crible de la critique.

La laïcité est-elle l’instrument du « vivre-ensemble », ou est-elle au contraire devenue un obstacle à la cohésion de notre société ?

Depuis 2003 et le fameux débat sur l’interdiction du voile à l’école, l’unanimité autour d’un des grands principes républicains s’est fissurée. Et la critique ne vient plus de l’Église ou de la droite catholique, mais d’une partie de la gauche, qui s’interroge moins d’ailleurs sur le concept lui-même que sur son exaltation bruyante par les plus hauts responsables de l’État, et sur sa spectaculaire récupération par le Front national. Au cœur du débat, bien sûr, il y a l’émergence de l’islam dans notre société.

Plusieurs ouvrages parus au cours des dernières semaines rendent compte de cette ligne de fracture au sein même de la gauche. L’un des plus remarquables est celui de la sociologue Béatrice Mabilon-Bonfils et de l’anthropologue Geneviève Zoïa, dont le titre dit déjà beaucoup : la Laïcité au risque de l’autre. Une laïcité qui est devenue, selon les deux universitaires, « un récit sombre et défensif ». Quel sens, demandent-elles, prend aujourd’hui « l’affichage sur les murs des écoles d’une charte laïque » ? Une charte vécue, « dans des contextes sociaux sensibles […], comme un signe supplémentaire de l’écart entre idéaux républicains si facilement affichés et réalités des ghettos sociaux et scolaires ».

Pour les auteures, les conditions ont radicalement changé depuis Jules Ferry, et il devrait s’agir aujourd’hui, plutôt que de prétendre « civiliser », de favoriser « la participation des groupes faibles et minoritaires à cette société, en termes de reconnaissance et d’accès aux biens ».

Or, il s’agit toujours, en imposant la morale laïque, d’émanciper à toute force une population considérée comme « immature ». On est donc bien là en face d’un schéma de type colonial. Avec le risque dévastateur de renvoyer « dans la clandestinité », comme le notait Florence Giust-Desprairies (cf. la Figure de l’autre dans l’école républicaine, PUF, 2003), « tout ce qui se présente comme pluriel, différent, diversifié, incompatible ».

Béatrice Mabilon-Bonfils et Geneviève Zoïa déplorent que « la République et son imaginaire », au lieu « d’être en mouvement, dynamique, se réduisent à des conceptions fixistes et patrimoniales ». Elles citent l’islamologue Bruno Étienne, qui s’insurgeait contre cette conception selon laquelle « l’autre doit devenir le même ». La sociologue et l’anthropologue concluent sur ce jugement sévère : « La laïcité […] participe à la construction de la figure de l’ennemi en précisant les contours des frontières et de l’impur. »

Le point de départ de Jean Baubérot, auteur incontournable sur le sujet, n’est pas tout à fait identique, même si ses conclusions ne sont pas très éloignées. C’est d’abord en historien qu’il aborde la question. Pour lui, il s’agit moins de condamner le principe que d’en restituer la vérité originelle, et de la défendre contre la dérive des interprétations qui est, en particulier, le fait de l’extrême droite. Baubérot met au jour la manipulation lepéniste qui transforme la laïcité en arme de guerre exclusivement tournée contre les musulmans.

Revenant sur la polémique à propos des prières dans la rue, faute de mosquées, il rappelle l’article 25 de la loi de 1905, qui comporte la garantie du libre exercice du culte et son aspect public. L’auteur s’en prend aussi à « la laïcité stigmatisante de l’UMP », qui n’est pas très éloignée de la posture frontiste. Ce sont sans doute là les chapitres les plus évidents pour un lecteur de gauche. Mais, bien sûr, Jean Baubérot n’esquive pas la controverse au sein de la gauche. Il récuse par exemple l’allégation d’une continuité historique entre la laïcité et la tradition jacobine.

Sa démonstration, ici, n’est d’ailleurs pas sans faiblesses. S’il rappelle à juste titre que les pères fondateurs de la laïcité, Jules Ferry en tête, se voyaient plutôt « girondins » que « jacobins », il ne montre pas vraiment en quoi la philosophie jacobine est incompatible avec la philosophie laïque. Il est beaucoup plus convaincant lorsqu’il fustige une certaine vision féministe, prompte à condamner le machisme des musulmans mais oublieuse du sexisme social. « La référence à l’égalité des sexes, écrit-il, vient à la laïcité dominante quand un certain islam se trouve en jeu ».

Et Baubérot témoigne de beaucoup de verve lorsqu’il décrit le système médiatique en « monstre doux », selon l’expression de Raffaele Simone. Un système producteur d’une « laïcité télévisuelle » évidemment et exclusivement tournée contre l’islam. « Un des fondements de la nouvelle laïcité, rappelle Baubérot, a été la construction médiatique de l’affaire du foulard. »

Et c’est en effet à partir de la surmédiatisation de l’affaire de Creil en octobre 1989 – le bras de fer entre un proviseur et trois gamines portant le voile – que la laïcité a ressurgi cinq ans après la grande manifestation des partisans de l’école privée, mais tournée cette fois contre la menace fantasmée d’un intégrisme dont les jeunes filles seraient une sorte de cinquième colonne.

Historien et sociologue, Émile Poulat s’efforce, lui, dans un livre d’entretiens publié quelques jours avant sa disparition, de sortir la question laïque des débats actuels. L’invocation de la laïcité à tout bout de champ est pour lui inappropriée. Il juge que « l’affaire du voile est un psychodrame  » qui résulte d’un « changement de norme sociale ». Il rappelle qu’il fut « un temps où il n’était pas admissible qu’une femme sortît sans se couvrir les cheveux ».

À propos de l’interdiction du voile à l’école, Émile Poulat estime qu’il s’agit d’un « conflit entre la norme sociale exigée par l’école et le choix religieux de ces jeunes filles ». Mais, ajoute-t-il, cela « ne me paraît pas relever de la laïcité ». Il parle de l’affrontement de « deux intolérances ». Et il dénonce « les faux problèmes [qui] abondent en matière de laïcité [et] qui mettent en scène les querelleurs ». Élargissant le débat au problème migratoire, il rappelle que ce sont les Français « qui ont provoqué l’immigration musulmane ». Avant de conclure : « On prend les travailleurs avec leur religion ! » Émile Poulat n’en souligne pas moins les ambiguïtés de la laïcité, qui répond à plusieurs définitions de « liberté publique de conscience », de « pacification des esprits par le droit », mais aussi d’« émancipation des esprits par la raison ».

C’est, reconnaît-il, cette dernière définition qui pose parfois problème en s’opposant aux deux précédentes. « Au nom de la raison, qui est conçue en France comme l’opposé de la croyance et de la foi, elle peut conduire à exciter les esprits par le droit en légiférant de manière à contraindre l’expression publique de la foi. » Dans le choc de ces interprétations, il y a en effet de quoi encore alimenter un débat qui a l’inconvénient d’en masquer d’autres. Sur la discrimination sociale et territoriale, par exemple.

Denis Sieffert – POLITIS – Permalien 

Nota Bene :

  1. La Laïcité au risque de l’Autre, Béatrice Mabilon-Bonfils et Geneviève Zoïa, éd. de l’Aube, 205 p., 20,80 €.
  2. La Laïcité falsifiée, Jean Baubérot, La Découverte, 212 p., 17 €.
  3. Notre Laïcité ou les religions dans l’espace public, Émile Poulat, entretiens avec O. Bobineau et B. Sauvaget, Desclée de Brouwer, 95 p., 9,90 €