Faut-il y croire ?

Un dialogue comme un autre, est-ce vraiment une invention ? MC

  • On n’avait pas dit qu’on n’en parlait pas ? Qu’il valait mieux écraser le coup ? Oublier ? Penser à autre chose ?
  • J’y arrive pas, ça passe pas…
  • Mais écoute…
  • Non mais tu te rends compte que j’ai d’abord cru à une manipulation? A un fake, comme disent les jeunes… Ces vautours de journaleux sont capables de tout, ils le détestent tellement, il les énerve tellement…
  • Mais qu’est-ce qu’il a dit de si grave, au juste?
  • Oh, juste ça :  » Il a gouverné cinq ans, il était détesté de tout le monde, il a perdu la présidentielle, ses propres amis lui ont tiré dessus tant qu’ils pouvaient et c’est quand même lui qui a gagné avec 65% ! Donc il faut quand même qu’il soit fort, hein ? »
  • C’est bien de Sarkozy dont il parle, là? C’est pas possible…
  • Et attends la suite : « C’est un homme qui assumait une ligne de droite, qui maintenant paraît en matière sociale plus modéré que l’est François Hollande, puisque François Hollande a tout aggravé de ce que faisait Nicolas Sarkozy… Donc oui, pour le débat, ça va être une bonne chose d’avoir quelqu’un qui a une cohérence intellectuelle… »
  • Sur Hollande, bon, ça se discute… Mais le coup de la « cohérence intellectuelle », faut admettre, ça fait mal… Il a dit ça quand?
  • Il y a une semaine, à Nantes. Tu veux voir les images de BFM TV?
  • Non, ça ira, merci. Mais il avait l’air normal, calme, je veux dire, ils l’ont pas énervé, ces chacals…
  • Il était d’un calme olympien, tout à fait maître de lui. Il a modéré un peu tout en disant le fond de sa pensée, je te le cite au mot près : « Après, on aime ou on n’aime pas, c’est une autre paire de manches, mais la vie politique gagne à avoir des protagonistes de haut niveau, croyant dans ce qu’ils disent, bon, c’est plutôt intéressant, vaut mieux ça que des mollassons et des ectoplasmes dont on ne sait pas ce qu’ils pensent ni ce qu’ils comptent faire… Et je ne veux nommer personne, bien sûr ! » J’espère que tu apprécies le : « protagonistes de haut niveau, croyant dans ce qu’ils disent » à sa juste mesure…
  • « Croyant dans ce qu’ils disent », putain…
  • « Croyant dans ce qu’ils disent », .. La vache… On n’est pas bien, là…
  •  En même temps, je vois bien ce qu’il veut dire…
  • … que Sarkozy est cohérent intellectuellement et qu’il croit en ce qu’il dit ? Tu veux rire ?
  • Mais non, tu t’énerves pour rien… C’est purement tactique.
  • Se servir de Sarko pour cogner encore plus fort sur Hollande et Valls, j’avais compris, figure-toi! C’est pas très compliqué, pas très subtil.
  • Si, c’est subtil. C’est même chinois.
  • Pardon?
  • Tu manques de culture politique. C’est pour ça que tu ne vois pas où il veut en venir… Demande à des méluchologues : ils te diront que c’est une adaptation au goût du jour de la vieille dialectique de l’ennemi principal et des ennemis secondaires, du pur Lénine dans le texte, revu et corrigé par Mao.
  • Mao ? Il est devenu maoïste, maintenant ? Quarante-cinq ans après tout le monde ? Après avoir été trotskyste, mitterrandiste, jospiniste… J’espère que tu plaisantes…
  • Mais non. Une fois que tu as compris que l’ennemi principal, c’est la fausse gauche des « ectoplasmes et des mollassons » qui nous racontent des salades, tu te sers d’un ennemi secondaire, Sarko, pour l’abattre ! Tout en le combattant lui aussi, en même temps, je te rassure, avant de te retourner tout entier contre lui une fois que ton ennemi principal, le social-libéralisme, a eu son compte. C’est lumineux, non ?
  • Limpide. Et ça peut marcher ?
  • Ça peut. Enfin, c’est pas gagné non plus… Tu as entendu parler de la Longue Marche ?
  • Arrête, tu m’énerves.

 

Frédéric Bonnaud – Editorial « Les Inrocks » N°993