Palestine: les ambiguïtés françaises

Que va faire le gouvernement après l’adoption de la résolution en faveur de la reconnaissance de l’État palestinien ?

La question reste en suspens après un débat à l’Assemblée marqué par deux interventions de grande qualité, celles du député Front de gauche François Asensi et de l’UMP Axel Poniatowski, lequel s’est nettement démarqué de la plupart de ses amis politiques.

« Nous avons la responsabilité de réparer une injustice vieille de 60 ans », a notamment déclaré François Asensi, tandis qu’Axel Poniatowski, lui aussi favorable à la résolution, a estimé que « le moment était le bon et que l’on devait arrêter d’attendre pour que la Palestine et Israël puissent enfin commencer à négocier sur un pied d’égalité ».

Pour le reste, la droite s’est livrée à un concours d’arguties. Pierre Lellouche, notamment, a fait valoir un obstacle constitutionnel qui interdirait aux parlementaires de donner leur avis sur la question et de le faire connaître au gouvernement. On prendrait aussi le risque « d’importer le conflit » en France.

En entendant l’UDI Meyer Habib, député franco-israélien des Français de l’étranger, voix officieuse du Likoud dans l’hémicycle, affirmer que « reconnaître la Palestine, c’est dire au Hamas de continuer à tuer », on se disait que le conflit était déjà bien présent, et jusqu’au sein de la représentation nationale…

Mais on attendait évidemment l’intervention de Laurent Fabius. Le ministre des Affaires étran­gères n’a pas levé les ambiguïtés, c’est le moins que l’on puisse dire. D’abord sur le nouveau rythme à imprimer au processus. « Aux Nations unies, nous travaillons avec nos partenaires pour essayer de faire adopter une résolution du Conseil de sécurité en vue d’une relance et d’une conclusion des négociations, pour laquelle le terme de deux années est le plus souvent évoqué. »

Relance ou conclusion ? On ne sait pas trop.

S’agit-il de fixer à deux ans la durée de nouvelles négociations, comme le demande le projet de résolution de Mahmoud Abbas, ou ce délai serait-il simplement mis à profit pour obtenir la réouverture d’un nouveau processus ? C’est-à-dire exactement ce que les Palestiniens veulent éviter.

On sait en effet les dirigeants israéliens orfèvres dans l’art d’ouvrir des négociations sans fin durant lesquelles la colonisation peut se poursuivre, réduisant à néant l’objet même des pourparlers.

Quant au sort que le gouvernement réservera à la résolution proposée par les députés socialistes, il reste mystérieux. Assez habilement, le ministre a mis en garde contre « une reconnaissance en trompe-l’œil ». Sous les dehors d’une soudaine radicalité, c’est suggérer que le texte des députés serait en trompe-l’œil. Nul n’ignore qu’il s’agit d’une décision de portée symbolique qui prendra tout son sens si la reconnaissance est suivie de pressions sur le gouvernement israélien.

Laurent Fabius a par ailleurs relancé l’idée d’une conférence internationale sur le Proche-Orient. « La France, a-t-il dit, est disposée à en prendre l’initiative. » Avant de conclure : « Si ces efforts échouent, si cette tentative ultime de solution négociée n’aboutit pas, alors il faudra que la France prenne ses responsabilités en reconnaissant sans délai l’État de Palestine. »

On admirera le « sans délai ». Autant dire qu’il n’entre pas dans les intentions de l’exécutif de donner une suite rapide à la résolution des députés. Le ministre des Affaires étrangères a sans doute dans cette affaire une position inconfortable. Il se fait le porte-parole, fonction oblige, d’un François Hollande beaucoup plus réticent que lui, et dont le tropisme pro-israélien s’est manifesté à maintes reprises depuis deux ans.

En attendant, ce sont les sénateurs qui vont devoir débattre de la question. Ils le feront le 8 décembre, à partir d’une initiative lancée par la sénatrice EELV Esther Benbassa.

L’affaire sera plus compliquée puisque la droite a repris la majorité. Quoi qu’il en soit, le gouvernement ne pourra pas échapper à ses responsabilités. Le Front de gauche a demandé qu’il suive « rapidement » le vote de l’Assemblée. « La résolution ayant été rédigée avec l’aval de Laurent Fabius, il serait inconcevable que le gouvernement n’aille pas au bout de cette démarche », avait estimé François Asensi avant le débat du 28 novembre. Voire.

Denis Sieffert – Politis N° 1330

Couv Politis 1330

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