Internet, défouloir malsain !

Extrait (…) Formidable outil de connaissance et de communication, internet se révèle être aussi un support privilégié pour qui voudrait (…) exprimer son ressentiment, son mépris, voire sa malveillance.

Fin octobre, le Tumblr satirique Melanie is Curious of Everything met en ligne une vidéo compilant des extraits d’interviews de Mélanie Laurent en flagrant délit de vanité. Sous l’effet d’un montage à charge, cette dernière y apparaît ivre d’elle-même, difficilement supportable sur le fond comme sur la forme. Rapidement, brain-magazine.fr, qui se plaît depuis des années à point « Page pute ». Et donne involontairement le top départ d’un lynchage médiatique de grande ampleur.

En quelques heures, le processus de détestation est en marche et tout le monde s’étrangle dans un éclat de rire moqueur. (…) Là où ça devient dégueulasse, c’est quand tout le monde, tous les magazines, y compris Express et Le Figaro, se mettent à rire d’elle en même temps le même jour », affirme AnaÏs Carayon, fondatrice de Brain, monument de la pop culture au sein du paysage web francophone. Le phénomène de la tête de Turc n’est certes pas nouveau. (…)

Quant aux anonymes s’attirant soudainement les foudres d’inconnus du jour au lendemain, c’est un problème autrement plus délicat. Techniquement, internet fait entrer ce qui était jadis du domaine de la conversation dans celui de la publication. Il permet en outre l’anonymat (tout relatif) et entretient donc un certain sentiment d’impunité. Ainsi sur le net, pas de contrat social.

En l’absence de péril physique, l’homme n’a plus à aliéner sa liberté au Léviathan et réinstaure, bien au chaud dans son canapé, l’idée de (gué)guerre de tous contre tous.

Sur internet, pas besoin d’assumer, chacun peut donc se laisser aller et, mécaniquement, faire le jeu insidieux de ceux qui réclament la fin de l’anonymat dans le but de « responsabiliser » les internautes (et, en passant, de monétiser plus fortement leurs faits et gestes).

« Je pense qu’internet a favorisé une culture de la réponse immédiate, impulsive et donc moins réfléchie et plus stupide. (…)« , estime Anaïs Carayon, qui note également que « de plus en plus, les gens osent dire des horreurs sur Facebook et Twitter, à visage quasi découvert ». (…)

Tsunamis de vannes sur les réseaux sociaux

(…) Dans le cas des personnalités médiatiques, tout se passe comme si, consciemment ou inconsciemment, l’on retournait contrent-elles leurs propres armes, celles du système qu’elles incarnent. Il en va ainsi pour Bernard-Henri Lévy, figure particulièrement raillée sur les réseaux sociaux, bien au-delà du débat d’idées. Dans cette perspective, et sans en juger la légitimité, chacun se sent compétent pour tout commenter. (…) Mais dans quelle mesure la pure méchanceté est-elle devenue une forme d’expression privilégiée?

Dans leur ouvrage La Méchanceté ordinaire, Francis Ancibure et Marivi Galan-Ancibure, respectivement psychologue et psychanalyste, écrivent : « Le seul avantage sur les hommes qui nous précèdent, c’est de pouvoir apprendre d’eux que ressentiments, inimitiés, mépris, malveillances, humiliations, harcèlements, sont de tout temps : seule varie la forme en fonction des époques et des lieux. »

Notre temps, en la matière, ouvre beaucoup de perspectives. « Les outils techniques permettent de réduire plus facilement l’autre à l’état d’objet, sans courir grand risque », explique Francis Ancibure, soulignant que le capitalisme encourage la réification de l’autre et entretient un état de frustration. Frustration alimentant mécaniquement l’agressivité ambiante. En effet, plus que jamais, le web se fonde sur le principe d’interactivité. (…)

Comment taire

Pourtant, certains sites ont sauté le pas. Depuis le mois dernier, il n’est ainsi plus possible de commenter les news du site de l’agence de presse Reuters. De même, sur le site de Popular Science, mensuel américain de vulgarisation scientifique fondé en 1872. Dans un article posté le 24 septembre 2013 et intitulé « Pourquoi nous fermons nos commentaires », Suzanne LaBarre, rédactrice en chef du site, affirmait, études cognitives à l’appui, qu’une « minorité de hargneux a assez de puissance pour fausser la perception du lecteur ».

Ainsi, selon une expérience menée par un chercheur de l’université du Wisconsin sur plus de 1000 Américains, « les commentaires grossiers ne font pas que polariser l’attention des lecteurs, ils changent aussi leur interprétation de l’information en elle-même ». Un problème plus grave qu’il n’en a l’air : « Les commentateurs façonnent l’opinion publique, l’opinion publique façonne les politiques publiques ; les politiques publiques décident quelles recherches peuvent être menées et financées », écrit Suzanne LaBarre pour justifier son choix.

En 2009, Jacques Séguéla affirmait sans sourciller sur le plateau de Laurent Ruquier : « Internet est la plus grande saloperie qu’aient jamais inventée les hommes. » Plutôt salutaire que des internautes aient immédiatement eu le réflexe de lui rabaisser le caquet.

Car le débat ne doit pas tomber dans le placage stérile des thèses profondément nauséabondes liées à la psychologie des foules – jugées à la fin du XIXe siècle malléables, irresponsables et sujettes aux passions les plus basses. (…)

Diane Lisarelli – (Extrait d’un article intitulé Interhate) – INROCKS N°991