Avec les combattants de Kobané

Ils sont kurdes ou membres de l’Armée syrienne libre. Ils ne partagent pas les mêmes idéaux, mais ils avancent ensemble pour reconquérir la ville kurde syrienne attaquée par l’État islamique

Dès que le soleil se couche sur les montagnes de Kobané, les premières frappes de la coalition commencent à retentir. Elles viennent presque toujours par deux, comme un terrible écho. D’abord, le moteur de l’avion, puis les explosions, très rapprochées, font vibrer les murs des dernières maisons encore intactes. « Au moins, ici, on n’a pas besoin de craindre que les bombes nous tombent dessus, comme dans le reste de la Syrie », plaisante Mustapha en regardant le ciel.

Au début de la révolution, ce jeune homme travaillait à Alep, dans le nord de la Syrie. Là-bas, il a connu la violence des barils d’explosifs que largue le régime du président Bachar Al-Assad sur sa population. Depuis le 16 septembre, l’État islamique (EI) tente de s’emparer de Kobané, une ville kurde frontalière avec la Turquie. Malgré le soutien des frappes de la coalition, les Kurdes n’ont pas pu empêcher les djihadistes d’entrer dans la ville, le 6 octobre.

Depuis, les combattants kurdes syriens, aidés de volontaires de l’Armée syrienne libre (ASL) ainsi que d’un bataillon de 150 peshmergas du Kurdistan d’Irak lourdement armés, avancent rue après rue pour reconquérir leur ville. Ils auraient repris le contrôle de près de 70 % du territoire aux djihadistes.

Après plusieurs jours de combats, ils sont enfin parvenus à s’approcher du bâtiment du conseil local. Un symbole important pour les habitants. Avant de pénétrer à l’intérieur, un groupe de soldats patrouille dans le quartier et tente d’éliminer les dernières poches de résistance. La zone n’est plus, comme presque toute la ville, qu’un champ de ruines.

Plus de rues, des maisons éventrées par les bombes, les traces de vie englouties par les gravats. Et, partout, cette odeur de mort qui colle aux vêtements. Puis les hommes s’approchent, pas à pas, du bâtiment. Ils inspectent chaque recoin. « Les djihadistes ont la mauvaise habitude de fabriquer des explosifs “maison” et de les dissimuler dans les voitures ou les maisons avant de fuir. On n’a aucun matériel pour déminer, alors on doit avancer prudemment. Nettoyer mètre après mètre », explique Mehsun, l’un des chefs kurdes.

La route à sa droite est barrée par de grands draps pour se protéger de la vue des snipers de l’EI. Alors qu’il passe devant, trois balles sifflent tout près de lui. Quelques secondes pour reprendre son souffle, puis Mehsun éclate d’un grand rire bruyant. Il dénoue le foulard fleuri attaché autour de son cou et le brandit en dansant. Trois pas de côté, les obus qui continuent de tomber ramènent le jeune homme à la guerre.

Il attrape son talkie-walkie et vérifie les positions de ses hommes, leur donne des consignes. Du thé et des armes Une frêle jeune fille ajuste son blouson et grimpe deux à deux les marches de l’immeuble. Elle s’allonge sur des sacs de débris, sur la position du guetteur. « Les djihadistes de l’EI ne sont qu’à une dizaine de mètres. Si l’on se tait, on pourra peut-être les entendre. »

Quelques secondes de calme, puis Perwin se met à chanter. Une voix claire et triste, une histoire de guerre et d’amour. Elle éclate de rire. « Ils détestent nous entendre chanter. On les a entendus aux talkies-walkies l’autre jour dire que les démons arrivaient, ils parlaient de nous. « Elle sourit encore. » Leur hargne renforce encore notre courage. On va au plus près d’eux pour les narguer et les déstabiliser. Ils veulent transformer les femmes en esclaves sexuelles ? On doit leur apprendre à nous respecter. Et venger ce qu’ils ont fait à nos sœurs, ici mais aussi les yézidies en Irak. »

Une ombre semble se déplacer, elle ajuste son arme et tire plusieurs balles. Perwin a rejoint les unités de femmes combattantes kurdes (PYJ) dès le début de la révolution syrienne, en 2011. A la fin de sa formation, elle s’est rendue sur le front des combats et n’est plus jamais retournée chez elle. Officiellement, les combattants n’ont pas le droit d’utiliser leur téléphone portable sur le front. C’est par hasard, quelques jours plus tôt, que Perwin a croisé son père au détour d’une rue, fusil à l’épaule.

Quand elle raconte ses retrouvailles, ses yeux se mouillent. «  Mon papa est fermier, il a un troupeau de moutons dans un des villages à l’est de Kobané. Je l’avais laissé là quand je suis partie en 2011. Quelques secondes de silence. Je suis fière. Ce n’est plus vraiment mon père, c’est comme mon frère d’armes maintenant. » Assis au rez-de-chaussée de cette maison, à deux rues du front, les combattants boivent du thé et nettoient leurs armes. Certains s’installent dans un coin et dorment quelques heures.

Ce soir, ils reprendront leur tour de garde. De jour comme de nuit, les djihadistes tentent quotidiennement de forcer l’accès à la ville. Sur la ligne de front, combattants kurdes et soldats de l’ASL se partagent les positions. Mais pas les idéaux : alors que les Kurdes se battent essentiellement pour défendre leur ville, les autres viennent de tout le pays pour prôner les idéaux de la révolution syrienne et une unité du pays. « Vermine » A l’est de la ville, de profondes tranchées ont été creusées pour protéger les hommes pendant leurs déplacements.

Abou Leila en sort en courant, suivi de plusieurs hommes, et monte sur un pick-up armé d’un lance-roquettes. La voiture démarre en trombe et se rapproche encore des lignes ennemies. C’est le chef de Shams Al-Shamal, l’une des plus importantes brigades de l’ASL à Kobané.

Avec ses hommes, il a dû fuir Rakka quand la ville est tombée sous le contrôle de l’EI, l’an dernier. « Depuis, j’ai une revanche à prendre contre eux. Je pense que c’est la pire maladie que la révolution syrienne ait contractée. Autant on peut discuter avec ceux qui défendent encore le régime syrien. Ce sont des Syriens comme nous. Mais on ne peut pas parler avec ces barbares. Ils viennent du monde entier pour se faire exploser ici et tuer nos familles. Il faut qu’on se débarrasse de cette vermine. »

Début novembre, Abou Leila et ses hommes ont retrouvé un djihadiste encore en vie au milieu des décombres d’une de leurs bases. « On l’a interrogé pendant plusieurs heures, puis il est mort des suites de ses blessures. Il faut se rendre à l’évidence, ce sont de bons combattants, ils ont de bons stratèges militaires, et surtout, ils sont prêts à mourir. »A chaque avancée, les troupes récupèrent des armes légères, des munitions, mais aussi des talkies-walkies et parfois même des papiers d’identité.

A l’abri d’une maison, l’un des leaders kurdes nous montre un vieil appareil, relié à une batterie de piles par des câbles pleins de ruban adhésif jaune. Il tourne un bouton et règle le canal de transmission. Aussitôt, des voix se mettent à parler en russe, « du tchétchène », précise Jamil Mazoun. « Heureusement, on a quelques traducteurs. Des hommes se parlent, échangent des informations sur une localisation. Puis un dialogue en anglais : Où êtes-vous ? Comment ça se passe ? » L’autre voix est moins audible, le son brouillé.

Le chef bouge un peu l’appareil, mais rien n’y fait. « L’interlocuteur doit être trop loin. On capte leurs conversations sur 6 km. Cela nous permet d’appréhender leurs déplacements et les approvisionnements en armes. On peut ainsi coordonner les frappes aériennes avec les responsables de la coalition internationale. » Il s’interrompt. L’appareil grésille encore. Cette fois, un homme parle en français. Une liste d’armes. Puis le son se brouille à nouveau. Depuis le début des combats à Kobané, quelque 2 000 djihadistes de l’EI auraient été tués.

Tous les corps retrouvés ont été enterrés au nord de la ville, tout près de la frontière turque. Une longue dune de terre. Pas d’insignes particuliers, pas de drapeau. « On garde toutes les informations sur leurs identités, mais on ne va pas leur rendre hommage non plus », s’énerve Farhad en désignant les lieux.

A quelques mètres de ce cimetière, plusieurs enfants jouent au foot. Les familles commencent à revenir dans la ville. Malgré la guerre, le froid qui se fait de plus en plus mordant les contraint à venir s’abriter entre les lignes de front. Farhad regarde autour de lui, le drapeau turc est tout proche. « Partir pour vivre sous une tente en Turquie ? Je préfère encore rester sur mes terres, avec mon bétail. »

Bouvier Edith, Le Monde du 05 décembre 2014