Malheur aux pauvres…

Depuis le déclenchement de la grave crise économico-financière, il y a 5 ans, la pauvreté s’est fortement accrue en France. De nombreuses fois nous sommes revenus dans cette chronique sur les manifestations de cette dégradation. Redonnons seulement un chiffre qui se suffit à lui-même: 10 millions de personnes, presque un Français sur six, sont touchées par la « pauvreté monétaire ».Les chômeurs, les femmes seules, les travailleurs à temps partiel forment, avec leurs enfants, l’es­sentiel de cette population défavorisée. La menace est double. Tout d’abord parce que le taux de pauvreté, qui avait diminué avec l’amélioration du sort d’une majorité de retraités, augmente désormais insensiblement, incluant maintenant les jeunes précaires.

Mais aussi parce que l’opinion paraît se durcir face aux situations de pauvreté et aux politiques qui cherchent à en atténuer les effets.

Il est utile pour mesurer ce phénomène d’intolérance, de s’arrêter sur la publication annuelle des « Conditions de vie et aspirations », enquête menée par le Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (CREDOC). Cette enquête suit les aspirations du corps social depuis 35 ans. Elle nous permet de mesurer comment l’opinion publique réagit.

Jusque-là, les Français étaient majoritairement solidaires, en tout cas beaucoup plus nettement que leurs voisins européens. Mais, depuis 2010, nouveauté incontestable, l’étude du CREDOC note un « durcissement » inhabituel de l’opinion publique vis-à-vis de la pauvreté et des politiques de redistribution.

Les résultats font l’effet d’une douche froide. Près de deux Français sur trois nient la réalité du chômage, s’estimant d’accord avec l’idée que « s’ils le voulaient vraiment, la plupart des chômeurs pourraient retrouver un emploi ».

Mais cette évolution de l’opinion des Français est plus globale: près d’un Français sur deux pense que « faire prendre en charge par la collectivité les familles aux ressources insuffisantes leur enlève tout sens des responsabilités »; près de quatre sur dix, que « les personnes qui vivent dans la pauvreté n’ont pas fait d’effort pour s’en sortir »; plus de trois sur quatre, « qu’il est parfois plus avantageux de percevoir des minima sociaux que de travailler avec un bas salaire ».

L’idée positive de redistribution est battue en brèche dans l’opinion publique ces dernières années: 54 % des Français, soit une augmentation de 50 % en 5 ans, pensent que les pouvoirs publics font assez ou trop pour les plus démunis!

Ils pensent aussi, à 63 % que les aides aux familles sont suffisantes ou trop importantes. Il apparaît que lorsque la crise dure et que le taux de pauvreté s’accroît, à mesure que les plus atteints ne croient plus à la capacité des poli­tiques de les protéger, se développe le « chacun pour soi » ravageur.

L’amélioration des politiques fiscales et sociales redistributives est nécessaire. Mais elle touche ses limites. On ne peut pas se contenter de crier: « Vive l’impôt ! » Si l’on veut de nouveau convaincre la masse des travailleurs de la légitimité de la solidarité, il faut s’attaquer à la racine des problèmes de la pauvreté.

Pour contrer cette fragmentation sociale, la bataille sur le front économique et industriel est fondamentale. Aucun des problèmes sociaux et économiques structurels, ni le financement des retraites et de l’assurance maladie, ni le besoin de financement de l’État et des collectivités territoriales, ni la question du pouvoir d’achat, ne peuvent être résolus sans une vigoureuse politique de développement industriel et de l’emploi.

Christophe Le Digou – Économiste et syndicaliste.