Environnement et santé, de causes à effets.

Si la santé des populations a tendance à s’améliorer, l’être humain demeure plus que jamais tributaire de son environnement, à la détérioration duquel il contribue largement. Un scénario inéluctable ?Pas moins de 89 millions de substances chimiques sont actuellement inscrites au registre mondial du Chemical Abstracts Service, un département de la Société américaine de chimie, contre 18 millions recensés en 2002. Apparus au XXe siècle et ayant grandement contribué à améliorer notre qualité de vie, ces produits s’avèrent désormais omniprésents dans notre environnement.

Phtalates dans les plastiques, formaldéhyde dans les maisons, retardateurs de flamme bromés dans les vêtements, pesticides dans notre alimentation… Leur production au niveau mondial est passée d’un million de tonnes en 1930 à 400 millions aujourd’hui.

Quels effets sur la santé et l’environnement ?

Difficile de le savoir : sur 100.000 produits chimiques commercialisés en Europe, seuls 30.000 ont été étudiés du point de vue de leur impact toxicologique !

Des poisons tous azimuts

« L’homme est devenu une décharge ambulante», s’alarme le journaliste Fabrice Nicolino dans son dernier ouvrage, Un empoisonnement universel (1). Il y dénonce l’explosion des pathologies provoquées par ce bain de substances chimiques : augmentation de près de 110 % des cas de cancers en seulement trente ans, baisse du nombre de spermatozoïdes de 30 % entre 1989 et 2005, doublement de la prévalence de l’obésité chez les adultes entre 1997 et 2012, imputé à la nature « obésogène» de certains produits chimiques ayant un rôle dans l’accroissement des cellules adipeuses, troubles de la reproduction et du développement du système nerveux dus aux perturbateurs endocriniens présents dans tout l’environnement via les herbicides, des phtalates, le bisphénol A…

Les molécules chimiques ne sont pas les seules à impacter notre planète et notre santé. Dans les océans, des millions de tonnes de déchets en plastique s’agglutinent avec les courants pour former un continent de 3,43 millions de km2 dans le Pacifique sud.

Absorbant bactéries et polluants, ce gigantesque amas est suspecté de bouleverser les écosystèmes et d’accélérer les épidémies. En France, malgré sa prohibition par le Grenelle de l’environnement, l’extension urbaine fait reculer les terres de 25 m2 par seconde, selon l’Observatoire national de la consommation des espaces agricoles. À la clé : disparition de la faune et de la flore, impossibilité pour le sol d’absorber les pluies ou de retenir les émanations de CO2.

En zone urbaine, la pollution sonore dégrade la qualité du sommeil, accroît les risques cardiovasculaires, perturbe les apprentissages. L’universitaire Jonathan Crary (2) pointe également les effets du capitalisme contemporain : en incitant à travailler, consommer ou se connecter à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, il grignote peu à peu notre temps de sommeil. Ce dernier s’est réduit à six heures et demie par nuit, contre dix heures au début du XXe siècle. Une logique de saisie effrénée des ressources s’applique à notre temps social et s’exerce au détriment de notre bien-être et notre santé.

Les pays du Sud à la double peine

La problématique environnement-santé se pose avec plus d’acuité encore pour les habitants du sud de la planète « Certains pays du Sud cumulent les pathologies dues aux modes polluants d’industrialisation et de consommation et celles apparaissant lorsque l’on ne maîtrise pas l’environnement, liées au défaut d’assainissement de l’eau ou à la déficience des systèmes de chauffage», explique Carole Barthélémy, maître de conférences en sociologie au Laboratoire Population Environnement Développement de l’Université Aix-Marseille.

Des pays également en proie aux pressions industrielles de ceux du Nord, via les délocalisations d’activités polluantes, et à un manque d’investissement dans les réseaux d’assainissement. Les maladies diarrhéiques y tuent encore 1,8 million de personnes chaque année.

Une problématique sous-estimée

Organismes scientifiques et pouvoirs publics peinent à prendre conscience des conséquences sanitaires de la dégradation environnementale. « Hormis certaines pathologies, comme les cancers de la plèvre dus à l’amiante, les maladies liées à l’environnement peuvent être difficiles à diagnostiquer, note Carole Barthélémy. D’autant qu’elles mettent souvent du temps à se déclarer.» ‘

En France, la problématique santé-environnement pâtit également de la segmentation de la santé publique. « Les Agences régionales de Santé ont des prérogatives sur l’eau et l’air, mais pas sur le sol ou les ondes. La difficulté tient aussi à la multiplicité des ministères susceptibles de traiter cette question – Santé, Écologie, Économie…-sur chacun desquels les lobbies industriels tentent d’exercer leur influence. ».

Agences sanitaires et universités infiltrées, mise en doute systématique des études prouvant le lien santé-environnement, sacralisation de la notion de «dose journalière admissible» (DJA) (3)… : les acteurs de la chimie ne manquent pas de moyens pour défendre le troisième plus important secteur industriel au plan européen.

Résultat, les chartes et les plans se succèdent sans réelle portée contraignante ni coercitive. Au niveau européen, le règlement Reach (Enregistrement, évaluation et autorisation des produits chimiques), mis en œuvre en 2007, a accouché d’une souris. Les industriels peuvent en effet évaluer eux-mêmes les risques des substances qu’ils commercialisent !

« Les problèmes environnementaux questionnent les responsabilités collectives, donc économiques et politiques », souligne encore la sociologue. Le salut viendra-t-il des malades eux-mêmes ? « En santé environnementale, ce sont souvent eux qui se mobilisent et font leurs propres enquêtes épidémiologiques, parallèlement aux services de l’État, collectant les données et mobilisant les connaissances scientifiques.»


 

 Valeurs Mutualistes N° 293 – Dossier réalisé par Katia Vilarasau


 

  1. Éditions Les liens qui libèrent, 2014.
  2. 24/7 le capitalisme à l’assaut du sommeil, éditions Zones, 2014.
  3. Quantité d’une substance qu’un individu peut ingérer quotidiennement sans risque pour la santé, en théorie.