Traitement contre l’hépatite C, un coût « inhumain ».

C’est ainsi que Frédéric Van Roekeghem, futur ex-patron de l’as­surance maladie, résumait, il y a peu, l’attitude du laboratoire américain Gilead dans la fixation du prix (exorbitant) de son nouveau traitement contre l’hépatite C, le Sovaldi. Certes, le haut fonctionnaire doit quitter ses fonctions dans quelques jours, ce qui pourrait expliquer cette liberté de ton.

Ce sont surtout les menaces que fait peser ce médicament sur notre système de santé qui interrogent pouvoirs publics et associations. Réunies en collectif, ces dernières (SOS Hépatites, TRT5, Médecins du monde, Ciss…) organisaient, hier à Paris, un colloque sur « l’impact du prix des médicaments sur l’accès aux soins en France », appliqué à l’hépatite C.

Et leur constat est clair : le niveau de prix exigé par Gilead (plus de 650 euros le comprimé de Sovaldi, soit 56 000 euros la cure de trois mois) rend impossible le traitement à terme de tous les patients infectés. « Si on couvrait tous les besoins avec du Sovaldi, cela coûterait 7 milliards d’euros, soit le budget total de l’AP-HP, et un quart des dépenses de médicaments en France, résume Jean-François Corty, directeur des missions France de Médecins du monde. C’est intenable. »

60 000 personnes en France sont en attente de ces traitements

En effet, non seulement le prix fixé par le laboratoire semble bien « démentiel » (rapporté notamment à son coût de fabrication, entre 100 et 200 euros la cure de trois mois), mais le nombre de malades à traiter est, lui aussi, très important. L’hépatite C touche environ 200 000 personnes en France (15 millions dans le monde), auxquelles pourraient s’ajouter quelque « 150.000 » malades non dépistés encore – ce qu’on appelle « l’épidémie silencieuse ».

Même en choisissant de ne traiter que les patients les plus avancés dans la maladie, on évalue à 60 000 le nombre de personnes en attente de ces nouveaux traitements.

Un volume conséquent qui, de plus, grossira à mesure que le dépistage progressera. « Pour la première fois, on a écrit dans un rapport que l’objectif était de traiter tous les patients infectés », pointe le professeur Daniel Dhumeaux, hépatologue au CHU Henri-Mondor (Créteil), qui a coordonné un an de débats scientifiques sur le sujet, dont les conclusions ont été publiées en mai. « Cela fait à terme entre 150000 et 160000 personnes. Ça ne me choquerait pas que ces larges volumes de patients à traiter nous permettent d’obtenir, en France, des prix plus bas. »

Car ces prix ne sont pas encore définitivement fixés. Ils font même l’objet d’âpres négociations entre industriels et autorités de santé, au sein du très opaque Comité économique des produits de santé (Ceps). Arrivé en Europe fin 2013, le Sovaldi fait l’objet d’une simple « autorisation temporaire d’utilisation » (ATU).

Une procédure qui permet de profiter vite d’une molécule très efficace (en l’occurrence, 90 % de guérisons en traitements combinés, contre 50 % avec les traitements précédents), mais dans laquelle le laboratoire fixe, seul, son tarif. Or, Gilead ne fait pas dans la philanthropie. Parce qu’il aurait investi dans la recherche pendant des années? « Non, simplement parce qu’il a racheté en 2011 la start-up Pharmasset, qui avait mis au point la molécule, et ce pour 11milliards de dollars ! rappelle Yann Mazens, du collectif interassociatif français TRT-5.

Clairement, dans cette affaire, on nous demande de payer pour les dividendes des actionnaires de Pharmasset et de Gilead. .» Officiellement, bien sûr, le laboratoire avance d’autres arguments, comme les économies qu’induirait son médicament. « Notre traitement guérit les malades, insiste Michel Joly, président de Gilead France, et en cela il permet d’éviter de nombreuses cirrhoses et transplantations du foie », très coûteuses pour la collectivité.

«L’argument ne tient pas, rétorque Jean-François Corty, de Médecins du monde. Un vaccin contre la rougeole, de seulement quelques euros, permet lui aussi d’éviter des complications considérables et coûteuses. Et pourtant, son prix reste très raisonnable. » La solution pour les associations ? La « licence d’office », dispositif instauré en 1992, qui permettrait de contourner le brevet de Gilead et de-produire un générique de son médicament à un tarif acceptable.

« Ce n’est pas une utopie, l’Italie et l’Allemagne l’ont fait pour d’autres médicaments », précise Yann Mazens. Pour l’heure, le gouvernement a choisi un autre outil : la menace d’une taxe sur le chiffre d’affaires des laboratoires produisant ces nouveaux traitements, si celui-ci dépasse un plafond annuel. « Une solution d’urgence », qui n’a pas vocation à « s’inscrire dans la durée », a déjà précisé Marisol Touraine.

Alexandre Fâche – Huma quotidien 04 nov 2014