LOW COST – Qui gagne dans ces propositions !

LES CONSOMMATEURS RÉCLAMENT DU LOW COST

Période de crise, baisse du pouvoir d’achat… difficile à concilier avec la société de consommation dans laquelle nous vivons. De ce fait, les « consommateurs », c’est-à-dire les citoyens ainsi qualifiés par les milieux économiques et les associations qui les défendent, veulent du low cost… C’est-à-dire des biens et des services les moins chers possibles. L’étude du CREDOC publiée le 12 septembre 2014 relève ainsi que le revenu médian (1) a chuté de 1 % en 2012 (en euros constants) et le revenu des 20 % des Français les plus modestes de 2 %.

Selon une étude précédente du même organisme, datée du mois d’avril, les Français changent donc leurs habitudes de consommation et sont 48 % en mode de « frugalité contrainte », que ce soit par souci d’économie, de stratégie, ou de contrainte pure et simple. « Les économes (22 %) cherchent à acheter à moindre coût et comparent les prix », indique le CREDOC. « Les stratèges (12 %) multiplient les astuces pour trouver de bonnes affaires » et « les contraints (14 %) sont les victimes de la crise; ils réduisent certaines dépenses de base ».

En somme, et particulièrement depuis la crise, la demande en prix bas, que ce soit en termes de biens matériels ou de services, est beaucoup plus forte.

ÇA TOMBE BIEN, ON EN FAIT DE PLUS EN PLUS!

Après tout ça tombe bien, puisque le secteur du low cost est en pleine expansion. Où s’il l’est, c’est parce que la demande existe… Le secteur aérien est un des plus embléma­tiques, et il est encore en plein développement. Les compagnies les plus connues sont Easyjet et Ryanair. Sauf que le low cost s’est étendu à presque tous les domaines de la vie quotidienne.

Les chaînes de hard discount comme Lidl ou Leader Price entrent dans le modèle low cost et proposent des produits alimentaires à très bas prix. Au point que les autres grandes surfaces fournissent désormais leurs clients en produits hard discount…

Le secteur de la téléphonie, entraîné par l’opérateur Free depuis qu’il est entré sur le marché du mobile, casse également ses prix pour proposer des forfaits illimités à 5 euros, y compris chez les grands opérateurs.

La voiture low cost a été inaugurée en France par le constructeur Renault, avec la Logan, suivi par Peugeot avec la 301.

Les banques s’orientent vers ce modèle. Les banques en ligne proposaient déjà des comptes à moindres frais que les banques traditionnelles. Depuis 2014, un nouveau type de compte low cost a vu le jour: il s’agit des Compte-Nickel, compte sans banque, qui peuvent être ouverts en trois minutes dans les bureaux de tabac qui les proposent… moyennant 20 euros pour disposer d’une carte bancaire. Il est même possible aujourd’hui d’opter pour les obsèques low cost, organisées sur Internet.

L’ameublement low cost est déjà répandu avec les magasins Ikea.

Le secteur immobilier propose aussi des maisons moins chères pour ceux qui souhaitent accéder à la propriété: à environ 120000 euros le pavillon…

On peut y ajouter certaines enseignes de coiffeurs comme Tchip et, bien entendu, l’hôtellerie à bas coût comme les Formule 1 et les Première Classe.

QUEL EST LE MODÈLE ÉCONOMIQUE DU LOW COST?

Sur le papier, le modèle économique low cost repose sur l’élimination de tout ce qui est « superflu » dans un produit ou un service. Pour une bonne présentation vis-à-vis du client, ne lui est vendu que ce qui est immédiatement utile à ce qu’il recherche. Dans le cas des compagnies aériennes, il s’agira du transport en avion…

Sont ainsi éliminés les autres services à bord des avions tels que les repas, ou alors ceux-ci sont payants. Les entreprises qui font du low cost diminuent ainsi leurs coûts de production et tablent sur une consommation plus massive.

Au-delà de ces évidences, d’autres subtilités, et non des moindres, interviennent dans la viabilité économique du low cost. Dans le cas des obsèques organisées depuis un site Internet, les frais liés au fonctionnement d’agences et de leur personnel n’existent pas. Même chose pour les banques en ligne, encore plus dans le cas des Comptes-Nickel pour lesquels la banque n’existe même pas.

Les services après-vente, notamment dans la téléphonie, sont réduits à leur strict minimum et sont bien souvent peu efficaces. Dans le cas des compagnies aériennes, on joue sur la législation du travail: leurs salariés, quels que soient leur nationalité et leur lieu de travail, exercent leur activité selon le droit du travail du pays d’origine de leur compagnie, pays choisi pour son peu d’exigences en matière sociale.

Un bon calcul pour les actionnaires, puisque Ryanair, par exemple, dépense moins de 10 % de son chiffre d’affaires pour son personnel, contre 30 % chez Air France-KLM. Cerise sur le gâteau, ces mêmes compagnies touchent des subventions publiques pour « maintenir de l’activité sur les aéroports régionaux ». Selon le rapport du sénateur Éric Bocquet, la compagnie aérienne irlandaise Ryanair avait ainsi empoché 793 millions d’euros en 2011…

PERDANTS ET GAGNANTS

Les premiers perdants du low cost sont évidemment les salariés des entreprises qui le pratiquent. D’abord en termes d’emplois. Dernier exemple en date, Transavia, nouvelle compagnie low cost qu’Air France rêve de faire fonctionner avec deux fois moins de personnel que la maison mère.

Dans la téléphonie mobile, avec l’irruption de l’opérateur low cost Free mobile, le secteur des télécommunications a perdu 6 500 emplois entre janvier 2012 et juin 2014. Même saignée dans l’agroalimentaire, où les syndicats agricoles estiment que 20000 emplois sont menacés à terme par la guerre des prix dans les grandes surfaces.

Ces contractions du nombre d’emplois s’accompagnent de conditions de travail dégradées. Chez Ryanair, plusieurs syndicats ont déjà dénoncé l’interdiction de vivre à plus d’une heure de trajet de l’aéroport, les préavis de licenciement très courts ou encore les congés forcés en hiver avec interdiction de travailler ailleurs.

Niveau rémunération, c’est le coût de l’uniforme déduit du salaire des hôtesses (600 euros), les heures supplémentaires non payées, tandis que ne sont rétribuées que les heures de vol. Dans l’agroalimentaire, ce sont des producteurs étranglés obligés de vendre leur production en dessous de leur prix de revient.

Les consommateurs perdent eux aussi en qualité de service: service après-vente dans la téléphonie, confort dans l’avion ou qualité sanitaire dans l’agroalimentaire.

On nous dit que ce sont les consommateurs les grands gagnants du low cost. Ce n’est qu’en partie vrai puisque les prix bas sont payés par la réduction des droits sociaux, les subventions publiques et les réductions d’emplois. Il n’en reste pas moins que les factures plus basses sont les bienvenues pour nombre de ménages.

Mais ce n’est évidemment pas par philanthropie que les entreprises développent le low cost.

Ainsi dans l’aérien, Ryanair et Easyjet se disputent le titre de compagnie la plus rentable d’Europe. En 2013, Easyjet a dégagé 474 millions d’euros de bénéfice net, et les actionnaires se sont partagé près de 400 millions d’euros de dividendes. Michael O’Leary, le patron de Ryanair, est à la tête d’une fortune estimée à plus de 350 millions d’euros.

Chez Jihad, Free mobile engrange 704 millions de bénéfice (+ 26 %) et Xavier Niel, son patron, est désormais la 9e fortune française avec plus de 8,5 milliards d’euros.

TOUS SCHIZOPHRÈNES

Le succès du low cost réside dans l’illusion que nous serions tous uniquement des consommateurs. Les entreprises disent « c’est moins cher », et le gouvernement dit « on va baisser les prix pour augmenter le pouvoir d’achat ». De même que le petit entrepreneur regarde les « charges » sociales, et non ces charges financières d’emprunt aux banques, le consommateur est incité à regarder ce qu’il dépense plutôt que ce qu’il gagne.

Le salarié n’a aucun intérêt au développement du low cost qui envahit de plus en plus de secteurs de l’économie dont souvent le sien. Mais le consommateur oui, c’est même la réponse la plus évidente pour lui, du fait que les salaires n’augmentent pas. Mais ils ne risquent pas d’augmenter si les entreprises poursuivent cette guerre des prix. Et ainsi de suite.

AU BOUT DU LOW COST, LE MUR

Sous la pression des luttes sociales, le capitalisme, dans sa période « fordiste », a lâché du lest sur les salaires pour vendre ses productions en développant la consommation de masse. Mais point trop n’en faut ! Pour regonfler les marges, il fallait à nouveau faire pression sur les salaires.

Le développement du crédit, à la consommation notamment, s’est substitué aux hausses de salaire pour maintenir la demande. Le low cost prend la suite: bas prix, bas coûts, salaires compris — puisqu’aux yeux des actionnaires, les salaires sont des coûts —, profits préservés.

La déréglementation des secteurs des transports, des télécommunications, de l’énergie… en cassant les anciens monopoles publics, a offert un vaste terrain de jeu. Des entreprises privées ont pu commercialiser des services moins chers en venant se nicher tels des coucous sur des infrastructures financées par la collectivité.

Pourtant, au fur et à mesure de son extension, ce « modèle » a un effet dépressif sur l’économie. Par contagion, le salariat low cost devient la règle, ce qui finit par peser sur la demande et l’emploi de tous les secteurs.

Le bout du modèle, c’est la déflation, cercle vicieux de baisse des prix et des salaires et de hausse du chômage. Parade du capitalisme : compter sur l’hyper-consommation des plus riches, dans une société de plus en plus inégalitaire et duale. Luxe et qualité pour les uns, bas de gamme pour tous les autres.

Diego Chauvet, Cédric Clerin et Dominique Sicot – HD N°21521

(1) Revenu qui partage en deux la population: une moitié gagne moins, l’autre moitié gagne plus.