Que penser des NANOMATERIAUX ?

1- Ils sont invisibles mais ont de supers pouvoirs.

Les nano-objets sont des matériaux de taille nanométrique, soit entre 1 et 100 nanomètres (1 nm : 1 milliardième de mètre). On en trouve à l’état naturel (feux de forêt, poussière volcanique). Certains sont utilisés depuis très longtemps : les Égyptiens, par exemple, concassaient des substances naturelles pour fabriquer des fards à paupières, produisant ainsi des nanoparticules de façon involontaire. « Mais, dans les années 1990, explique Fabrice Nesslany, chef du service de toxicologie génétique à l’Institut Pasteur de Lille, on a compris qu’un physico-chimiste était capable d’en fabriquer à partir de n’importe quelle molécule ou de briques moléculaires.

Dès lors, on pouvait s’interroger sur les risques liés à ces nouveaux objets — les nanomatériaux manufacturés.» Pourquoi en fabriquer ? Pour retrouver les propriétés démultipliées que l’objet présente à mesure qu’il devient petit : résistance et légèreté, conductivité, filtration, effet anti-agglomérant, changement de couleur ou transparence, vertus antibactériennes…

2- Ils sont omniprésents et les scenarii d’exposition diffèrent.

Les industriels ont vite perçu les avantages des nanomatériaux. Ces derniers entrent aujourd’hui dans la composition de plus de 1 500 pro­duits de consommation courante : sel de table et additifs alimentaires, peintures, cosmétiques et crèmes de beauté, vêtements de sport, écrans tactiles, raquettes de tennis… Ils sont aussi présents dans des batteries pour améliorer leur autonomie,

en imagerie médicale comme marqueurs fluorescents en oncologie… Généralement enrobés, englués, encapsulés dans des liquides, crèmes, gommes, solides, les nanomatériaux ne sont ensuite plus directement accessibles. D’autant que ces nanoparticules ont tendance à s’agglomérer et à former des objets plus gros. « Elles n’existent individuellement que dans les laboratoires des chercheurs, tempère Emmanuel Flahaut, directeur de recherche au CNRS, spécialiste des nanocarbones. Il faut opérer une distinction nette entre les travailleurs qui les fabriquent et les manipulent et les consommateurs. Pour ces derniers, le relargage dans l’organisme est moins évident : on ne passe pas son temps à lécher son clavier d’ordinateur ou son cadre de vélo.» Certes, mais on se tartine de crèmes, ingère des produits alimentaires, se couvre de textiles…

3- Ils pénètrent partout et sont biopersistants.

« J’en manipule tous les jours, est-ce dangereux pour ma santé ?», se sont interrogés des chercheurs dans leurs laboratoires, des techniciens dans leurs ateliers ou encore des associations de consommateurs, début des années 2000, au fur et à mesure qu’enflait la notoriété commerciale des nanomatériaux : « Curieusement, avec la montée d’un débat public, les mentions «nano» ont disparu des publicités et des étiquettes», se souvient Emmanuel Flahaut.

De fait, la taille et la mobilité des nanomatériaux ne constituent pas qu’un argument de vente ou qu’une perspective de progrès nano-technologique. Ils sont aussi sources d’inquiétude. Les nanoparticules peuvent pénétrer partout et percer une cellule. De plus, si leur toxicité est mal connue, on sait qu’il n’est de barrière biologique qu’ils ne puissent franchir : cutanée, placentaire, respiratoire, digestive, hémato-encéphalique…

De même sait-on le caractère bio-persistant de certains. Tels les nanotubes de carbone, souvent diabolisés pour présenter deux points communs avec l’amiante : leur morphologie et le fait qu’ils ne soient pas biodégradables, comme l’amiante qui restait stockée dans les poumons et entraînait des cancers de la plèvre. Si le danger n’est pas avéré pour toutes les voies d’expositions et tous les nanotubes de carbone, des études ont démontré, dans certains cas, leurs effets tératogènes (développement anormal de l’embryon), pathologiques respiratoires et cancérogènes.

Autre risque évident : les effets sur l’environnement en fin de vie de ces produits. Quelle conséquence du relargage de TiO2 (dioxyde de Titane) issu des crèmes solaires sur le littoral ? Quelle durée de vie pour un enrobage de polymère et quelle destinée pour cette nanoparticule nue dans l’environnement ?

4- En l’absence d’évaluation de risques, la prudence est de mise.

« Les mêmes questionnements et jeux d’acteurs que pour d’autres substances dangereuses sont à œuvre, pointe Mathilde Detcheverry, rédactrice du site Internet d’Avicenn, association de veille citoyenne sur les nanos. Combien d’années seront nécessaires avant la prise de mesures adéquates en termes d’évaluation et de gestion des risques ? Parviendrons-nous à tirer les enseignements du passé ?» En mai dernier, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a rendu un rapport faisant un état des lieux des connaissances. Il montre de nombreuses incertitudes, les tests d’évaluation du danger étant peu nombreux et chaque cas particulier : les comportements toxiques et écotoxiques varient non seulement selon les types de nanomatériaux, mais aussi au sein d’une même famille. « Pour chacun, taille, forme, densité, solubilité, etc., diffèrent. Avec, pour conséquences, des interactions variables avec le vivant, détaille Nathalie Thieriet, chef de projet scientifique dans l’unité d’évaluation des risques physiques de l’Anses. Une de nos recommandations est donc d’exiger des industriels un effort de caractérisation physico-chimique pour chaque nanomatériau». Ainsi qu’une évaluation pluridisciplinaire des risques et des tests dans des conditions d’exposition plus réalistes (ceux-ci étant souvent réalisés sur des concentrations plus importantes que celles de la «vraie vie », in vitro ou in vivo sur le rat et le poisson).

5- La France est motrice.

Faute d’information précise suffisante, l’Anses préconise de regrouper les nanomatériaux par famille et, pour chacune, d’appliquer les recommandations de précaution du pire des cas. La France a été la première, en 2013, à contraindre les industriels à une déclaration du type et de la quantité de nanomatériaux utilisés (base de données R-Nano).

Isabelle Guardiola – Valeurs mutualistes N° 292


 

VERS UN CADRE LÉGISLATIF EUROPÉEN ?

Favorable à des mesures de restriction d’usage, voire d’interdiction pour certains (nanotubes de carbone, nanoparticules d’argent, de dioxyde de titane et de silice, d’oxyde de zinc…), l’Anses prône d’inscrire les nanomatériaux dans le cadre des règlements européens CLP (classification, étiquetage et emballage des substances et mélanges) et REACh (substances chimiques). Leur classement comme substances dangereuses permettrait de renforcer leur traçabilité, depuis leur production jusqu’à leur distribution, et de mieux cibler les évaluations de risques à réaliser. Si cette préconisation est suivie, la France devra porter le dossier au niveau de l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA).


 

LES NANO MÉDICAMENTS, ENTRE ESPOIR ET PRUDENCE

Un nano médicament ressemble à une capsule… mais de taille nano, ce qui lui confère des propriétés particulières : aller délivrer directement la molécule active dans la zone malade (un gène, une protéine, une cellule, un organe), protéger la molécule active de la dégradation causée par les barrières enzymatiques, cibler précisément le tissu malade (et non les cellules saines avoisinantes), contrôler la libération du produit. Une révolution thérapeutique particulièrement prometteuse. Plusieurs nano médicaments sont déjà disponibles pour le traitement de cancers, de maladies infectieuses, ou pour le diagnostic.

Prudence cependant, pointe Sarah Dubernet, infirmière et membre de l’association Avicenn : « Personne n’est en mesure de donner un avis éclairé, ni en recherche clinique, ni dans la surveillance sur le terrain des effets secondaires. Le nano-argent est ainsi à la mode pour ses vertus bactéricides : valve cardiaque, pacemaker, cathéter, draps d’hôpital… Or, le risque de créer des caillots, en cas de contact avec le sang, est avéré. »

Un immense marché se fait jour, à l’heure de l’annoncée combinaison futuriste et magique NBIC (convergence des nanotechnologies, de la biologie – en particulier de la génétique -, de l’informatique et des sciences cognitives – c’est-à-dire de l’intelligence artificielle et des sciences du cerveau). L’idée contrôler le corps (transformé par des composants électroniques, son génome réécrit), éviter les maladies graves, décupler les capacités cognitives et affectives…

L G.