L’historien explique ; surtout pas exalter ni condamner !

Peut-être devrait-on, pour commencer, bannir des programmes d’histoire toutes les leçons de morale. Ce que chacun peut penser des guerres de religion, du capitalisme, du matérialisme, du fascisme, des congés payés ou de la Banque centrale européenne relève du débat politique, des choix qu’un citoyen est (plus ou moins) libre de faire.

En fonction de ses connaissances, de ses convictions, de ses intérêts, de ses origines, de ses aliénations. L’historien l’aide à se déterminer les yeux ouverts. Non parce qu’il va plaquer sur les événements du passé son jugement a posteriori, tranquillement formé chez lui. Mais parce qu’il sait que la plupart des constructions de l’histoire ont tranché avec nos sensibilités actuelles.

Il ne croit donc pas à l’existence d’une humanité autrefois peuplée de monstres et qui n’aurait pris forme civilisée qu’à mesure que ses traits se mirent à ressembler aux nôtres. Les aventures les plus apocalyptiques ont en effet bénéficié du concours – actif ou passif – de peuples entiers.

Dans ses Mémoires de guerre, Charles de Gaulle décrit par exemple une Allemagne qui, jusqu’au 8 mai 1945, sert son Führer « de plus d’effort qu’aucun peuple, jamais, n’en offrit à aucun chef (1) ».

Ce pays qui attendait à l’époque les troupes d’occupation alliées « en silence au milieu de ses ruines », doit-on encore prétendre que, pendant plus de douze ans, il aurait vécu un phénomène d’envoûtement collectif ?

Et que sa haine du « judéo-bolchevisme » ne constitua rien d’autre que le délire paranoïaque de quelques cerveaux malades ?

A des degrés divers, la colonisation, le stalinisme, l’apartheid, le maccarthysme, le général Pinochet, Margaret Thatcher soulèvent les mêmes questions. Ils ont pu compter eux aussi sur une base sociale éprouvée et sur des combattants dévoués.

Comment l’expliquer simplement ? C’est le propos d’un livre d’histoire : comprendre le passé plutôt que prêcher aux vivants en excommuniant les morts. Les grands tyrans et les petits maîtres aiment réécrire le roman national afin de le voir épouser les plis de leur projet du moment.

On veut encourager l’apaisement consumériste, le compromis modéré, l’ordre tiède, le fédéralisme européen ? On insistera donc, d’un ton consensuel et froid, sur les désastres qu’auraient provoqués toutes les grandes révolutions, les déferlements totalitaires, les haines nationalistes.

On s’inquiète au contraire du désenchantement politique, de l’absence de cohésion nationale, du désamour présumé des jeunes pour leur nation ? On ripolinera alors avec ferveur les héros d’antan, l’union sacrée, les « missions civilisatrices » (coloniale, néo-impériale, religieuse…).

Opposés en apparence, ces deux types de récits partagent une même structure mentale conservatrice. L’histoire décaféinée des fédéralistes, dont le grand marché et la fin des frontières constituent l’acmé, ne perçoit plus du passé qu’un enchaînement de catastrophes qui devrait avoir enseigné aux peuples le caractère destructeur des passions politiques.

La nostalgie nationaliste ou religieuse préfère exalter la fraternité des tranchées, mais elle déteste autant que les modérés les mutineries et les barricades de la lutte sociale, qu’elle assimile à une dissolution du front intérieur, à une intelligence avec l’ennemi.

Pourtant, les extraits de manuels scolaires de divers pays publiés dans cet ouvrage le rappellent : il n’y a pas d’histoire universelle susceptible d’être récitée par tous les habitants de la Terre faisant une ronde autour du monde. Si nul ne discute de la date du martyre de Hiroshima ou du pacte germano-soviétique, c’est ensuite que tout commence.

Au moment où Harry Truman fit larguer la bombe, pensait-il uniquement terroriser les (…)

Il est devenu habituel d’imputer à Lénine et à Staline les millions de victimes des réquisitions agricoles des années 1920 et 1930. On rappelle moins souvent que ce furent le libre-échange et le marché, pas la collectivisation des terres, qui provoquèrent le décès d’un million et demi d’Irlandais entre 1846 et 1849.

Sait-on aussi que Churchill porte une lourde responsabilité dans la mort de 3 millions de Bengalis en 1943, à qui il avait précédemment reproché de « se multiplier comme des lapins » ? (…)

En décembre 2005, excédés par d’incessantes interventions politiques et judiciaires dans l’appréciation des événements du passé, y compris sous forme de « lois mémorielles », plusieurs grands historiens, au nombre desquels Pierre Vidal-Naquet, ont rappelé quelques principes essentiels : « L’historien n’accepte aucun dogme, ne respecte aucun interdit, ne connaît pas de tabous. Il peut être dérangeant. L’histoire n’est pas la morale. L’historien n’a pas pour rôle d’exalter ou de condamner, il explique. L’histoire n’est pas l’esclave de l’actualité (…)


(1) Charles de Gaulle, Mémoires de guerre. Le salut, Plon, 1959.


 

Halimi Serge,(EXTRAITS) Le Monde Diplomatique du 18 septembre 2014

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