Écosse : Un enjeu démocratique et social.

Alors que le « oui » à l’indépendance opère une remontée spectaculaire dans les sondages, la panique s’empare de la classe politique anglaise.

Les indépendantistes écossais, qui espèrent coiffer sur le poteau les unionistes à l’issue du référendum du 18 septembre, ne mènent pas un combat ordinaire. Dire qu’il n’y a pas trace dans leur discours de nationalisme serait exagéré. Mais la dimension identitaire est loin d’être primordiale.

Il y a à cela de bonnes raisons : la séparation d’avec l’Union Jack qu’ils espèrent et revendiquent n’a évidemment pas d’enjeu linguistique ; les particularismes nationaux ne sont pas spécialement bridés par Londres. Moins encore depuis l’adoption en 1999 d’un statut d’autonomie et la création d’un Parlement écossais aux pouvoirs culturels étendus, mais aussi judiciaires, à l’exclusion des domaines régaliens de la défense, de la politique étrangère et de l’économie.

C’est essentiellement à une contestation économique et sociale que se livrent les partisans de l’indépendance. Leur combat n’est pas tant anti-anglais qu’hostile à la politique ultralibérale du gouvernement britannique. Le Parti national écossais (Scottish National Party, SNP) d’Alex Salmond, principal parti indépendantiste, mène campagne contre la destruction des services publics et contre le nucléaire, pour ne citer que deux exemples édifiants.

Mais l’indépendance est aussi une revendication démocratique. Depuis son entrée dans le Royaume-Uni, en 1707, l’Écosse s’estime tenue à l’écart des décisions qui se prennent à Londres. L’idée d’une reprise en main de son destin est peut-être l’argument le plus mobilisateur en faveur du « yes ». Le refus d’un certain mépris de «  Westminster  », comme on dit en Écosse pour désigner le Parlement londonien.

Avec cette campagne très « à gauche », le SNP a mis de son côté bon nombre d’électeurs travaillistes écossais. C’est une fronde antilibérale et démocratique. Une attaque en règle contre la politique du gouvernement conservateur de David Cameron. La riche Écosse, forte de ses réserves pétrolifères de la mer du Nord et de sa zone de pêche abondante, n’entend pas subir plus longtemps la cure d’austérité imposée par les « Tories », ni les diktats venus de Londres.

Mais les choses se compliquent en raison de la position des dirigeants travaillistes, qui, eux, militent contre l’indépendance, c’est-à-dire vent debout contre leur électorat écossais. Alistair Darling, le dirigeant travailliste, est même le principal avocat du « Better together », le slogan des unionistes. Et, dans la panique, le Labour a dépêché en Écosse son leader, Ed Miliband. À cet engagement, plusieurs raisons.

Le New Labour ne peut guère s’engager dans une bataille frontale contre la politique du gouvernement de David Cameron, qu’il critique mais qu’il approuve fondamentalement. Le soutien, ou même une neutralité bienveillante, le conduirait à « gauchir » son discours. Ce qu’il ne veut absolument pas. Tony Blair et l’Écossais Gordon Brown sont passés par là…

La seconde raison est plus politicienne encore. L’Écosse, plus à gauche que l’Angleterre, assure aux travaillistes un important réservoir de voix et de députés aux élections générales. Privés de cet appoint, ils pourraient n’être plus en mesure de gouverner avant longtemps. D’autant que se profilent les élections de mai 2015. La victoire du « yes » serait donc à tous égards une catastrophe politique pour Westminster et pour le gouvernement.

Ce serait un terrible désaveu de la politique libérale menée alternativement par les Tories et le Labour. Et un affaiblissement de la Grande-Bretagne sur la scène internationale. Mais la victoire des indépendantistes écossais pourrait être aussi une victoire à la Pyrrhus. Londres multiplie les menaces de représailles.

Il se pourrait que la Grande-Bretagne prive l’Écosse de l’usage de la livre sterling. « La livre sterling appartient autant à l’Écosse qu’au Royaume-Uni », a récemment répliqué Alex Salmond. Mais de nombreuses interrogations portent aussi sur la suite des relations économiques. Le désengagement brutal des entreprises anglaises du secteur pétrolier et de la pêche est à redouter.

Enfin, Londres suggère que l’Écosse se trouverait de fait exclue de l’Union européenne. Un argument à front renversé quand on sait que l’opinion britannique est de plus en plus hostile à l’Europe, alors que les Écossais sont en majorité pro-européens. Sur ce dernier point, les partisans du « no » ont reçu le soutien de José Manuel Barroso.

En février dernier, celui qui était encore président de la Commission européenne prédisait un processus de ré-adhésion « difficile, sinon impossible ». « Ce serait extrêmement difficile d’obtenir l’aval de tous les autres États membres à l’intégration d’un nouveau membre issu d’un pays membre », affirmait-il sur la BBC. Il y a dans ces arguments une part d’intimidation mais aussi une part de vrai.

On imagine que l’ Espagne, par exemple, ne verrait pas d’ un bon œil l’ indépendance écossaise, qui pourrait encourager les séparatistes catalans. Une chose est sûre : si le « oui » l’ emportait le 18 septembre, la confrontation ne ferait que commencer.

Et ce n’est peut-être que plusieurs mois après que l’ on pourrait évaluer la portée de la victoire des indépendantistes. Mais ce serait de toute façon un événement considérable à l’échelle de l’ Europe.

Denis Sieffert Article paru dans Politis n° 1318

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