Les « Va-t’en guerre » contre l’État Islamique

Les États-Unis, l’Iran et l’Arabie saoudite se retournent aujourd’hui contre un mouvement islamiste dont ils ont favorisé le développement.

L’offensive militaire menée par une coalition conduite par les États-Unis et l’implication politique de l’Iran marquent évidemment un tournant dans la lutte contre l’État islamique (EI). Mais on ne peut s’empêcher de voir dans ces événements une tragique ironie de l’histoire. Car les États-Unis, l’Iran, mais aussi l’Arabie saoudite, qui a financé les islamistes sunnites, sont les grands pyromanes d’un incendie qu’ils essaient d’éteindre depuis à peine un mois.

L’aviation américaine apporte, depuis le 8 août, un soutien aérien aux combattants kurdes et aux forces irakiennes dans leur tentative de reconquête du terrain perdu contre l’EI. Quant au régime iranien, qui ne participe pas à la coalition militaire mais apporte « son aide » au gouvernement et aux combattants kurdes, il s’est félicité par la voix de son Président, Hassan Rohani, de la formation d’un nouveau gouvernement irakien conduit par Haïdar Al-Abadi.

Ce dernier succède officiellement au très controversé Nouri Al-Maliki. Mais il faut rappeler que, depuis l’invasion américaine de 2003, Washington comme Téhéran étaient, chacun pour ses objectifs, largement responsables de l’exclusion de la communauté sunnite de toutes les fonctions de pouvoir, des administrations et de l’armée. Or, c’est cette marginalisation qui a poussé de nombreux sunnites dans les rangs de l’État islamique.

Le nouveau Premier ministre irakien est certes membre, comme l’ancien, du parti chiite Dawa, et il avait la réputation jusqu’ici d’être l’ombre portée de son prédécesseur. Mais c’est pourtant une autre politique qui est attendue aujourd’hui à Bagdad. Une politique de réintégration de la communauté sunnite aux postes de pouvoir. Dans le sillage du gouverneur américain Paul Bremer, installé par George W. Bush, Nouri Al-Maliki s’était en effet distingué à partir de 2006 par une politique extrêmement sectaire qui répondait en fait aux volontés conjointes des États-Unis et de l’Iran.

Les uns voulant éradiquer tout ce qui pouvait rester du pouvoir de Saddam Hussein, les autres souhaitant profiter de la situation, et d’une convergence objective d’intérêts avec Washington, afin de créer un axe chiite Bagdad-Téhéran. Mais la responsabilité de Téhéran ne s’est pas arrêtée à la tentative d’instaurer une hégémonie chiite en Irak.

Le soutien apporté à Bachar Al-Assad en Syrie a été un autre facteur important de renforcement de l’État islamique. Le dictateur syrien a en effet, dans un premier temps, ouvert les portes de ses prisons pour libérer les islamistes, puis il a soigneusement épargné l’État islamique, lequel lui a apporté en retour un soutien important en frappant prioritairement les rebelles syriens.

Or, de ce côté-là, l’Iran et son bras armé, le Hezbollah libanais, ne sont pas prêts à « lâcher » Bachar, qui opère lui aussi un « retournement » en frappant l’EI qu’il a longtemps protégé et instrumentalisé. Objectif : se replacer dans le concert international. Aujourd’hui, c’est un échec, mais demain ? En attendant, à Bagdad, le nouveau Premier ministre reconstruit un pouvoir ouvert à toutes les communautés.

C’est cette volte-face qui a, paradoxalement, été admise par Téhéran. Comme si toutes les parties au conflit avaient pris conscience que la priorité qui gomme provisoirement toutes les autres oppositions était d’endiguer l’État islamique.

Cette évolution n’est pas sans conséquence sur le terrain. Plusieurs villages sunnites ont, au cours des derniers jours, rejoint l’armée irakienne dans des affrontements avec l’EI.

Denis Sieffert – 11 septembre 2014  Article paru dans Politis n° 1318

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