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La nouvelle a eu l’effet d’une bombe.

Oui, Alain Juppé. Le maire de Bordeaux, qui fut Premier ministre – les manifs de 1995, c’est lui -, est candidat « aux primaires de l’avenir » qui désigneront le champion de la droite et du centre à la présidentielle 2017.

Alain Juppé aura alors 71 ans et, justement, un bel. « avenir » politique devant lui. Preuve s’il en faut de l’effervescence entourant cette annonce, celui qui codirige depuis peu l’UMP avec François Fillon et Jean-Pierre Raffarin a immédiatement reçu le soutien d’un autre revenant politique de premier plan, qui fut par ailleurs son collègue au gouvernement jusqu’en 1997, François Bayrou.

Alain Juppé « peut être un atout pour le pays » a exulté avec fougue et au nom de tous les électeurs centristes le président du Modem, dans « un appel du pied à peine masqué », comme disent les journalistes du Figaro. Tandis qu’une trentaine de sympathiques internautes de tous bords se déchaînaient telles des groupies hystériques sous le post de blog dans lequel « al1jup », comme il se fait appeler sur internet, déclare se porter candidat.

« Bravo bravo », hurle fifi, bien moulé dans son T-shirt « droit dans mes bottes ».

« ENFIN, mon rêve se réalise », gémit carrément Marie-Joëlle avant de s’évanouir de plaisir, nostalgique qu’elle est du chiraquisme que, selon elle, seul Alain Juppé incarne encore aujourd’hui. La politique de papy, à l’époque où l’on prenait encore le temps de réfléchir avant d’agir, et plus encore de parler/ tweeter, et où la question de la communication n’entrait en jeu que pour souligner une action politique d’envergure.

« Qui d’autre que lui ? », s’interroge Marie-Joëlle.

L’homme au-dessus de la mêlée et des querelles de comptoir (la rigueur face à la folie dépensière, l’intelligence brillante face aux polémiques déplacées, la raideur intransigeante contre les concessions opportunistes – comprendre : tout ce qui a fait défaut au cours des mandats de Nicolas Sarkozy et de François Hollande) est en passe de (re) devenir le leader par excellence, toutes couleurs politiques confondues.

Le fait témoigne du paradoxe français : malgré un passé mouvementé avec le peuple, Alain Juppé est l’homme politique le plus populaire du pays. Effet municipales ou pas – le maire de Bordeaux a été réélu dès le premier tour avec 61 % des voix dans une ville où François Hollande avait remporté 57% des suffrages au deuxième tour de la présidentielle -, il est crédité de 74% d’opinions positives chez les sympathisants de droite, qui voteront pour les primaires (sondage CSA du 7 août). Ce qui est plus que Nicolas Sarkozy, qu’il devance de 5 points.

Même à gauche, Alain Juppé bat des records : avec 41 % d’opinions positives, il est la personnalité la plus aimée (devant Cécile Duflot et Bernard Cazeneuve), à des kilomètres de l’ancien président de la République (14%). Pis, il lui est préféré en cas de second tour face à Marine Le Pen, François Hollande étant d’ores et déjà hors-jeu.

Pour Nicolas Sarkozy, le duel s’annonce difficile, la tendance n’est pas prête de s’inverser, et le fait même que l’annonce d’Alain Juppé bouscule son calendrier de retour risque de rendre le maire de Bordeaux encore plus sympathique aux yeux de ceux qui détestent l’ancien président de la République. Et ils sont nombreux.

A l’inverse, Alain Juppé rassemble plus qu’il ne divise. Les récentes prises de position de l’ancien locataire du Quai d’Orsay y sont sans doute pour quelque chose. En septembre 2013, Alain Juppé surprend en se déclarant pour une intervention militaire en Syrie même sans mandat de l’ONU, à l’inverse de la position prônée par son parti, et de l’attitude (mollement) atlantiste de François Hollande.

Il a récemment critiqué la stratégie d’Israël dans la bande de Gaza et rappelé le droit des citoyens à manifester, quand le gouvernement commettait l’erreur d’interdire des rassemblements pro-palestiniens. Là encore, la prise de position est courageuse et fait tilt dans l’opinion, notamment chez les déçus du hollandisme.

Certains s’ empressent de souligner qu’ il est plus aisé de commenter que de décider, et renvoient Alain Juppé à son passé de Premier ministre, tant son passage à Matignon est à inscrire au panthéon du pire de la Ve République, avec ce « plan Juppé » qui provoqua à l’ époque la plus grande crise sociale depuis Mai 68. Quant à son casier judiciaire… Les quatorze mois de prison avec sursis dans l’ affaire des emplois fictifs de la Mairie de Paris font quelque peu tache sur le C.V. d’ un prétendant à l’ Élysée.

Tristan Bertetoot – Les inrocks N°978