Un avis sur la future « loi d’avenir pour l’agriculture »

Approuvée par l’ Assemblée et le Sénat le 24 juillet dernier, la « loi d’avenir pour l’ agriculture » destinée à promouvoir « l’ agro-écologie » sera définitivement votée dans le cadre de la session extraordinaire du Parlement convoquée à partir du 9 septembre.

Mais que signifie concrètement « l’ agro-écologie » aux yeux des consommateurs et même des paysans français alors que la FNSEA, le principal syndicat agricole, s’ est montrée plus réservée qu’enthousiaste sur le sujet?

Engagé dans cette pratique depuis son installation en 2004 à Héricourt, dans le Pas-de-Calais, Mickaél Poillion commence à en percevoir les dividendes tout en ayant réduit considérablement ses achats d’ engrais et autres intrants grâce au non-labour et à un meilleur état des sols. Entretien.

HD : Quelle est votre définition de l’agro-écologie, en ce début de XXI’ siècle marqué par le réchauffement climatique?

MICKAËL POILLION (1). La manière dont je produis depuis mon installation en 2004 s’inscrit dans cette démarche. J’ai débuté en groupement agricole d’exploitation en commun (GAEC) avec mes deux parents. J’ai continué avec ma mère quand mon père a pris sa retraite, puis avec ma compagne quand ma mère est aussi devenue retraitée.

Dès mon installation, j’ai converti une partie de l’exploitation en agriculture biologique pour commercialiser des légumes, de la volaille, des œufs Je suis aussi producteur de lait, de céréales, d’oléagineux et de betteraves à sucre en agriculture conventionnelle, mais avec le souci de développer les bonnes pratiques agronomiques qui relèvent de l’agro-écologie.

En grandes cultures j’ai progressivement modifié la manière de préparer les sols. Je suis passé du labour systématique avant l’implantation d’une nouvelle culture au non-labour avec un travail de griffage superficiel du sol. Ce que j’ai appris en pratiquant de la sorte m’a permis de passer plus récemment au semis direct sous couvert végétal, ce qui améliore la fertilisation du sol tout en utilisant moins d’engrais.

Cette technique consiste à cultiver entre deux récoltes des plantes qui serviront d’engrais après broyage des tiges sur le sol. Ces couverts broyés sont très appréciés des vers de terre qui les transforment en matière organique fertilisante. Les galeries creusées par les lombrics, dont le nombre augmente quand on ne laboure plus, aèrent le sol et facilitent la pénétration des eaux de pluie, lesquelles sont également retenues par les végétaux broyés qui fonctionnent comme des éponges pour limiter le ruissellement.

HD Comment évoluent les rendements agricoles quand on pratique l’agro-écologie?

M P. Cette année, j’ai obtenu 45 quintaux de colza à l’hectare en utilisant deux fois moins d’engrais azoté que beaucoup de collègues qui ont fait 5 quintaux de moins en moyenne. Le broyage systématique des couverts végétaux enrichit les sols en matière organique au bout de quelques années. C’est ce qui commence à se produire dans mes champs. Du coup, ma ferme devient plus rentable avec moins d’engrais.

Mon comptable le confirme désormais quand il compare mes résultats économiques à ceux de fermes du même type. Mais il faut apprendre à bien maîtriser ces techniques, observer et savoir tirer les leçons de ses erreurs, car on en commet inévitablement au début. D’où les réticences chez beaucoup d’agriculteurs à renoncer aux labours, au forçage par les engrais, aux traitements chimiques contre les maladies et les insectes ravageurs.

HD. Et dans la production laitière, à quoi ressemble l’agro-écologie?

M P. J’ai fait le choix de ne pas pousser le rendement laitier de chaque vache car cette course à la performance fragilise les animaux. J’ai diversifié la flore de mes prairies avec plusieurs variétés de graminées et de légumineuses de manière à être le moins dépendant possible du soja importé qui coûte de plus en plus cher.

Les légumineuses utilisent l’azote de l’air pour s’en nourrir et en font profiter les graminées, ce qui réduit le prix de revient du litre de lait.

J’ai mis en place voilà deux ans un système de séchage en grange pour le foin. La grange est dotée d’une ventilation qui souffle sous le tas de foin nouvellement récolté après un préfanage de quelques heures sur le pré.

Ce foin rentré encore vert au séchoir est apprécié des vaches et garde beaucoup plus de nutriments qu’à l’issue d’une longue période de fanage au sol. Je souhaitais bâtir cette grange en commun avec deux ou trois autres éleveurs du village pour en réduire le coût. Mais aucun n’a voulu me suivre. J’avais pourtant raison, car je n’ai plus besoin de produire du maïs pour l’ensilage. Je réduis ainsi le coût de l’aliment du bétail tout en améliorant sa qualité. C’est ça, l’agro-écologie.

HD On se demande alors pourquoi si peu de paysans se lancent dans des pratiques agro-écologiques…

M P. Sortir du système agricole productiviste tel qu’il s’est développé depuis un demi-siècle est appréhendé comme une prise de risques par beaucoup d’agriculteurs. Un producteur de lait qui se voit proposer d’augmenter sa production de 100.000 litres par an par son entreprise de collecte dans le cadre de la sortie des quotas va se dire spontanément que c’est la solution pour dégager un meilleur revenu, alors que l’entreprise ne lui garantit pas un prix rémunérateur pour son lait en cas de surproduction.

Il va donc investir pour augmenter le nombre de logettes pour les vaches dans sa stabulation et augmenter les hectares de maïs, faire consommer plus de soja importé à son troupeau. Mais il ne va pas maîtriser ses coûts de production. Le conseiller de la coopérative qui lui vend des semences, des engrais, des machines et des tourteaux de soja ne va pas non plus lui conseiller l’agro-écologie car il peut voir dans la généralisation de mon système de production un danger pour l’emploi qu’il occupe.

HD Les coopératives agricoles sont-elles un frein au développement?

M P. En théorie, non. En pratique, telles qu’elles sont souvent gérées aujourd’hui, avec des financiers à leur tête, j’ai tendance à répondre oui. À l’origine, le regroupement en coopérative permettait aux paysans d’avoir des prix d’achat plus bas pour les engrais et le matériel agricole et, inversement, des prix plus rémunérateurs pour leurs livraisons. C’est plutôt l’inverse aujourd’hui car les coopératives sont gérées pour faire du chiffre et les administrateurs paysans ont trop délégué aux financiers le pilotage des outils qu’ils s’étaient donnés au siècle dernier.

HD Pensez-vous que la loi d’avenir qui sera définitivement votée en septembre va vraiment faire progresser l’agro-écologie sur les exploitations et quel est votre prochain projet dans ce domaine?

M P. L’intention de départ de Stéphane Le Foll comme ministre de l’Agriculture était bonne. Mais cette loi a été diluée par toutes sortes d’amendements et beaucoup dépendra de la rédaction des décrets d’application. Par ailleurs, il ne suffit pas de pratiquer l’agro-écologie avec succès pour la promouvoir autour de soi. Il faut être à la fois stratège et patient, avoir des arguments pour convaincre les autres de changer de méthode. Ça nécessite à la fois de travailler en réseau et d’avoir le sens du compromis pour ne pas braquer ses interlocuteurs.

Pour ce qui est de ma ferme, je songe à utiliser les bois d’élagage récoltés sur les kilomètres de haies que j’ai plantées ces dernières années pour des utilisations qui peuvent aller du bois de chauffage en plaquettes à des compléments de litière sous la paille pour l’élevage de mes génisses laitières. Ainsi, ce petit bois en granulat mélangé au fumier deviendra un fertilisant à l’issue de sa fermentation.

Entretien réalisé par Gérard Le Puill – HD du 28 aout 03 sept 2014.

(1) Mickaël Poillion est paysan a Héricourt (Pas-de-Calais)

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