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Militant anticolonial israélien, Michel Warschawski lance ici un cri d’alarme sur l’évolution d’une société violente et raciste. Capable d’agresser physiquement les défenseurs des droits humains.

Sur le site du Centre d’information alternative (Alternativenews.org), j’écrivais récemment : « Gaza se relèvera de ses cendres, mais Israël retrouvera-t-il jamais un minimum de normalité ? » Car, en fait, nous sommes confrontés à deux conflits.

D’une part, l’agression meurtrière d’Israël (de grâce, cessons de parler de guerre !) contre la population de Gaza, et, de l’autre, un profond conflit interne à la société israélienne, qui, à terme, décidera de son avenir – ou non – au cœur du Moyen-Orient.

Certes, depuis les premiers bombardements de Gaza, il y a un consensus israélien fort : personne, hormis quelques milliers qu’on appellerait en France « l’extrême gauche », ne s’est opposé au massacre. La raison essentielle de ce silence complice, c’est de quoi Gaza est le nom. Pour la grande majorité des Israéliens, Gaza n’est ni un lieu ni une population, mais une chose, une menace, une bombe de destruction massive qu’il faut neutraliser à n’importe quel prix. Et le prix est en effet gigantesque.

Gaza, c’est le Hamas ; le Hamas, c’est l’islam comme menace existentielle contre la civilisation dite judéo-chrétienne, la démocratie, les droits des femmes… Et cela pas seulement aux yeux des Israéliens, mais aussi du monde occidental, y compris une partie de la gauche, en France particulièrement.

Il y a donc en Israël un large consensus dans le soutien au massacre de Gaza. Cela dit, la signature d’un cessez-le-feu semble être une question de jours, car cette guerre d’usure déstabilise aussi le quotidien d’une partie substantielle de la société israélienne. Une fois ce cessez-le-feu déclaré et mis en œuvre, un autre front s’ouvre pour elle, autrement plus menaçant.

Les quelques milliers de manifestants venus au rassemblement anti-guerre de Tel-Aviv le 19 juillet dernier n’étaient pas là, dans leur majorité, pour exprimer leur solidarité avec les Gazaouis. Mais d’abord, et avant tout, pour exprimer une peur profonde qui les travaille depuis longtemps, renforcée ces derniers temps par le chauvinisme qui entoure Gaza.

Israël leur glisse entre les mains, et la société dans laquelle ils veulent vivre et élever leurs enfants laisse place à un État où le racisme s’est lâché et où la violence politique, verbale et physique, se rencontre à chaque coin de rue. D’ailleurs, le rassemblement du 19 juillet s’est terminé, une fois de plus, par une chasse aux contestataires, jusque dans leurs cages d’escalier, par des contre-manifestants.

Terroriser les voix dissidentes, empêcher l’opposition de s’exprimer, envahir les bureaux de l’organisation des droits de l’homme B’Tselem, cela porte un nom : le fascisme. Et Israël devient à grands pas une société fasciste. Je n’ai jamais utilisé ce mot à la légère. D’un point de vue analytique, je préfère de loin les concepts qui se réfèrent au caractère colonial de l’État d’Israël.

Pendant trois générations, Israël était fier de son image, mystificatrice sur bien des aspects, démocratique, libérale, partageant les valeurs des sociétés occidentales, et reconnue comme telle par celles-ci. Cet Israël-là est en train de laisser la place à un État totalitaire, où la répression contre la minorité palestinienne s’étend aux dissidents israéliens. Au cours de la dernière décennie, plusieurs lois liberticides ont été votées par le Parlement. Des lois impensables dix ans plus tôt.

Mais, pire que ces lois, c’est l’atmosphère qui entoure cette législation qui pose question : les incitations au meurtre proférées par certains députés contre leur collègue arabe Haneen Zoabi, l’appel au viol comme arme de guerre par un universitaire de Haïfa, ou encore la campagne violente et largement médiatisée contre les mariages mixtes.

Pas étonnant, alors, que parmi les jeunes de gauche on entende de façon récurrente le langage de l’émigration. Partir là ou l’air est moins vicié, ou plutôt là où on l’imagine moins vicié.

Samedi soir, je recevais chez moi une quinzaine de militants du mouvement de solidarité avec les habitants de Cheikh Jarah, à Jérusalem, ou plutôt des ex-militants, car la plupart sont allés faire des études ou travailler aux États-Unis, au Canada ou en Europe. Ils sont venus pour quelques semaines rendre visite à leur famille, et aussi pour s’imprégner de l’atmosphère dont les relents leur parviennent et les préoccupent là où ils se trouvent.

Pourtant, aucun de ceux qui sont partis n’envisage de rentrer « dans les années à venir », comme ils disent. Leur vie nouvelle n’est pas toujours facile, mais un retour n’est pas à l’ordre du jour. « Je ne veux pas que mes enfants soient contaminés par la pourriture qui est partout dans l’air que vous respirez », me confiait l’un d’entre eux.

L’assassinat sauvage du jeune Mohammad Abou Khdeir, brûlé vif par trois jeunes Israéliens « normatifs », reste pour tous l’indicateur du degré de dégénérescence dans lequel se trouve leur société. Ces « gens bien », qui auraient dû être les porteurs d’un changement salutaire, ont baissé les bras, paralysés par le discours fasciste qui suinte de tous les pores de la société et du champ politique.

Faut-il alors considérer qu’il n’y a plus d’espoir ?

Tout est une question de prix : c’est avant tout l’impunité relative dont jouit la politique coloniale et répressive israélienne qui permet à Benyamin Netanyahou et à son gouvernement d’extrême droite de poursuivre leur projet. Un changement de ton de la part de la communauté internationale pourrait rapidement faire basculer l’opinion publique israélienne. Le passé l’a montré en plusieurs circonstances.

Ce changement s’inscrirait dans les bouleversements que traverse la région, mais il prendra du temps, et, pour les enfants de Sajieh, le temps est compté. La presse fait certes état de tensions entre Washington et le gouvernement néoconservateur israélien – ce qui n’est malheureusement pas le cas avec le tandem Hollande-Valls –, mais ce sont des tensions dans la famille qui ne se traduisent pas par des actes.

Même si la décision de Barack Obama de suspendre une minuscule partie de l’aide militaire a une certaine portée symbolique. D’où la nécessité impérieuse pour le mouvement social international de renforcer encore la campagne BDS (Boycott, désinvestissement, sanctions). Des colis pour les nouveaux réfugiés de Gaza, c’est bien, mais œuvrer à une accumulation de sanctions contre Israël est plus utile encore.

À commencer par une campagne internationale pour une commission d’enquête internationale contre les criminels de guerre de Gaza qui, cette fois, aille jusqu’au bout, traduise ces criminels devant la justice et, le cas échéant, leur fasse payer jusqu’à la dernière goutte du sang des innocents de Gaza.

Michel Warschawski Article paru dans Politis n° 1316

Couv 1316Permalien