Alimentation et gaspillage.

Cela ne vous aura pas échappé, la lutte contre le gaspillage alimentaire est à la mode. De la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) qui, dans un rapport de 2013, a estimé qu’un tiers de la nourriture produite dans le monde était indûment jeté, à la Commission européenne, qui souhaite réduire de moitié le gaspillage dans l’Union d’ici à 2020 en passant par Guillaume Garot, ex-ministre de l’Agroalimentaire, qui en a fait le thème central de son action, les pouvoirs publics se passionnent pour cette cause.

Un intérêt soudain pour un problème qui, pourtant, ne date pas d’hier.

Qu’importe, l’essentiel c’est qu’on s’y attelle. Si l’ampleur du phénomène est difficile à cerner précisément (selon les sources, les modes de calcul et les déchets pris en compte, les chiffres vont de 20 à 280 kg gaspillés par personne et par an!), ses conséquences sont multiples. Humanitaires d’abord, car le gaspillage accroît la demande et renchérit le cours des matières premières, dans un monde où la dénutrition cause 10% des décès d’enfants. Environnementales ensuite : il est absurde de produire, transformer, transporter des denrées alimentaires pour envoyer dans l’atmosphère les fumées dues à leur incinération! Conséquences en termes de pouvoir d’achat, enfin. Selon une étude britannique (sans équivalent en France), chaque foyer gâche 500 € par an en jetant de la nourriture.

Les producteurs se mobilisent

Mais les consommateurs ne sont pas seuls en cause. Dès le stade de la production, la chasse à l’imperfection fait des ravages. « En 2008, la plupart des normes européennes sur le calibrage des fruits et légumes ont été abrogées. Mais pour nous, ça n’a rien changé, déplore Angélique Delahaye, maraîchère et ex-présidente de la Fédération nationale des producteurs de légumes. Car toutes les grandes enseignes ont mis en place des cahiers des charges privés encore plus contraignants. »

Les distributeurs assurent que si les végétaux présentent le moindre défaut, ils ne se vendent pas. Résultat: « Quand on a une salade un peu petite, des légumes avec une tache ou deux, on ne prend pas de risques, admet Angélique Delahaye. On n’a pas envie de payer les colis, la main-d’œuvre et le transport pour se voir refuser les livraisons! Souvent, les produits sont broyés et retournent à la terre, ça fait office d’engrais vert. En revanche, pas question de les donner aux cochons comme autrefois! Les normes encadrant l’alimentation animale sont trop drastiques. » Pour des raisons de santé publique ou pour ne pas entraver le business de l’alimentation animale?

Notre interlocutrice ne tranche pas, préférant évoquer l’association qu’elle a créée en 2012 avec Jean-Michel Lemétayer, ancien président de la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles), décédé depuis. Solaal (Solidarité des producteurs agricoles et des filières alimentaires) poursuit un double objectif: recenser le potentiel de dons et créer un réseau entre producteurs et associations caritatives. Priorité, le lait et les fruits et légumes.

Problème: ces produits périssables doivent être distribués vite et les bénévoles ne sont pas toujours disponibles au pied levé. Ce dont se plaignent ceux qui sont obligés de jeter leur production, dans tous les secteurs. Exemple dans cette boulangerie parisienne : « Ça nous fait mal au cœur de jeter le pain et les gâteaux mais aucune association ne fait de tournées. » Malgré tout, Solaal compte aller au bout de sa démarche et entamer une deuxième phase avec les déchets issus des produits refusés sur les plateformes de tri des centrales d’achats.

Les distributeurs aussi

Du côté de la grande distribution, grosse pourvoyeuse de produits gaspillés du fait du choix pléthorique qu’elle offre, ça bouge aussi. Chez Auchan, on explique que dans 70% des cas, les produits jetés le sont parce qu’ils ont atteint leur date limite, dans 15 % à cause des manipulations des clients qui, par exemple, abîment les fruits ou reposent dans le rayon ambiant un produit frais, le reste étant dû à la casse lors des manipulations du personnel.

Les promotions du type « deux pour le prix d’un » étant accusées d’inciter au gaspillage, l’enseigne propose sur certains produits : « Achetez-en un maintenant, obtenez le même gratuit la semaine prochaine. » De plus, elle compte autoriser les caissières à faire une ristourne sur une boîte d’œufs dont l’un est cassé ou un pack de yaourts dont l’un est ouvert, au lieu de tout jeter. Chez Carrefour, on est en train de passer en revue tous les produits à marque de distributeur pour voir s’il est possible d’allonger leur DLC ou leur DLUO. C’est chose faite avec les yaourts, dont la date a été repoussée de 7 à 11 jours.

Par ailleurs, des promotions systématiques sont faites sur les produits approchant de leur date limite, identifiés par un sticker « DLC courte, moins X % ». Quand ils ne se vendent pas, ils sont donnés aux banques alimentaires. Si toutes les enseignes pratiquent ce don, Carrefour représente à lui seul plus d’un tiers des denrées collectées. Ce qui ne peut être donné est méthanisé et le carburant est utilisé par les camions livrant les hypermarchés de l’enseigne. Signalons enfin une idée originale, le site https:// zero-gachis.com, en cours de lancement en Bretagne mais qui espère vite essaimer. Les grandes surfaces partenaires y indiquent leurs produits proches de la DLC et sur lesquelles elles accordent des ristournes dépassant quasiment toujours 50%.

La prise de conscience progresse

Dans d’autres secteurs aussi, les initiatives se multiplient. Des bénévoles installent sur les marchés des « tentes des glaneurs », où sont distribués les produits que les maraîchers s’apprêtaient à jeter. Des restaurants s’unissent pour organiser collecte et valorisation de leurs biodéchets, d’autres autorisent la pratique du doggy bag, ou encore instaurent le paiement au poids dans les self-services. La restauration collective, scolaire notamment, s’implique également (nous y reviendrons à la rentrée). Mais les consommateurs eux aussi doivent faire la chasse au gaspi.

Selon des mesures opérées par le bureau d’études Verdicité pour le compte de France Nature Environnement sur 17 communes, les produits alimentaires jetés sont pour un quart des fruits et légumes, et pour la même quantité des restes de repas. Suivent, pour un cinquième, les produits partiellement consommés (emballages ouverts), puis le pain et les produits intacts, non ouverts. Une multitude de sites Web et de livres traitent de l’art d’accommoder les restes. Quant aux autres postes de gaspillage, nos conseils dans les pages suivantes vous aideront à les maîtriser.

Auteure : Fabienne Maleysson – lu dans « Que Choisir » N°528Bis – extrait Hors-série.

(1) Toutes les enseignes ont mis en place des filières de valorisation des biodéchets (méthanisation, compostage): la loi les y oblige, avec des seuils de production de déchets abaissés chaque année.