Proche-Orient : Contradictions américaines

En quelques jours, l’administration Obama vient de prendre deux décisions importantes : soutenir les rebelles modérés en Syrie et augmenter son aide au régime autoritaire égyptien.

Dans sa récente autobiographie, Hillary Clinton (voir ci-dessous) a relaté un dialogue difficile avec Barack Obama à propos d’une aide éventuelle et directe aux rebelles syriens modérés. L’ancienne secrétaire d’État, qui était favorable à cette aide, avouait n’avoir pas réussi à persuader le Président américain. Les arguments ont-ils fait leur chemin, ou bien Barack Obama a-t-il considéré que la nouvelle situation, notamment les avancées des jihadistes de l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL), nécessitait un changement de stratégie ?

Toujours est-il qu’il vient de donner son feu vert à une aide aux rebelles. Mais il aura fallu attendre le pire. Trois ans de guerre civile, plus de 160 000 morts et l’expansion jihadiste en Syrie et en Irak, pour que le Président américain demande au Congrès d’autoriser un budget de 500 millions de dollars pour « entraîner et équiper » l’opposition modérée.

Le soutien américain était jusqu’alors composé d’une aide financière restreinte et d’un programme secret d’entraînement militaire en Jordanie. L’utilisation d’armes chimiques sur la population en août 2013 n’avait pas suffi à convaincre de la nécessité d’une aide ciblée. Il aura fallu pour cela la progression spectaculaire de l’EIIL, qui vient de proclamer un « califat islamique » à l’ouest de la Syrie et à l’est et au nord de l’Irak. La décision américaine doit être replacée dans une perspective plus large. En effet, les 500 millions prévus s’inscrivent dans une « enveloppe » de 1,5 milliard de dollars consacrée à une « Initiative de stabilisation régionale » pour aider l’opposition et les pays voisins (Jordanie, Liban, Turquie, Irak) à faire face aux conséquences du conflit, notamment à l’arrivée massive de réfugiés et la menace terroriste.

Cette aide risque d’être faible face à la puissance des groupes jihadistes, dont les deux principaux, EIIL et Al-Nosra, adoubé par Al-Qaïda. Elle risque surtout d’être tardive alors que les rebelles doivent faire face aux coups conjugués d’EEIL et du régime syrien, lequel a jusqu’ici épargné le courant le plus violent des jihadistes. Presque au même moment, les États-Unis viennent de décider d’accroître leur aide à l’Égypte. Décision surprenante alors que le pays bascule dans une dictature pire peut-être que celle de Moubarak. En dépit des atteintes aux droits de l’homme, Washington maintient cyniquement son alliance militaire, et son aide financière.

Les États-Unis débloquent 572 millions de dollars et s’apprêtent à livrer dix hélicoptères Apache au moment même où le secrétaire d’État, John Kerry, fait part de son « inquiétude », voire de son « effroi », devant le bilan des droits de l’homme en Égypte. Les États-Unis, qui n’ont jamais accepté de caractériser la destitution du Président élu Mohamed Morsi par le général al-Sissi comme un coup d’État, s’inquiètent d’autant plus que la répression ne se limite plus aux Frères musulmans condamnés à mort par centaines.

Trois journalistes d’Al-Jazeera viennent ainsi d’écoper de peines de sept à dix ans de prison, tout comme vingt-quatre jeunes militants progressistes arrêtés pour avoir manifesté contre une loi restreignant ce droit fondamental. L’inquiétude de Washington ne va pas en tout cas jusqu’à remettre en cause l’aide apportée à une dictature.

Autre incohérence américaine, le soutien apporté au gouvernement irakien du Premier ministre chiite al-Maliki. Celui-ci est pourtant tenu pour largement responsable, par sa politique sectaire à l’égard des sunnites, de l’audience rencontrée par les jihadistes au sein de cette communauté.

Une solution politique passe sans aucun doute par la mise à l’écart de ce personnage désormais encombrant pour tout le monde. Au total, s’il faut chercher une cohérence à la politique américaine dans cette région du monde, c’est sans doute encore et toujours la gestion des intérêts d’Israël. L’État hébreu est évidemment très satisfait de la répression qui s’abat sur les Frères musulmans égyptiens, alliés naturels du Hamas, et sur la reprise en main du pays par un nouveau dictateur.

L’intérêt israélien est plus difficile à cerner dans le chaos syrien. Les États-Unis et Israël se sont longtemps accommodés du clan Assad. Puis, ils l’ont « lâché » quand les premières abominations ont été connues. Les motivations de l’aide américaine aux rebelles ont finalement peut-être plus à voir avec la situation irakienne. Il s’agit moins d’aider les rebelles contre Bachar al-Assad que contre EEIL, qui menace le régime irakien. C’est peut-être le calcul que l’on fait à Washington.

Article paru dans Politis n° 1310 Auteurs Denis Sieffert, Margaux Wartelle

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Le parti pris tenace d’Hillary Clinton

L’ex-secrétaire d’État revient sur les négociations américano-israéliennes.

Édifiant.

Elle fut « First Lady » quand Bill, son époux, occupait le bureau ovale. Elle a été secrétaire d’État de Barack Obama. Et elle est la probable candidate démocrate à la Maison Blanche pour 2016. Les réflexions d’Hillary Clinton sur la situation internationale sont donc à plus d’un titre intéressantes, quoique souvent inquiétantes. Le chapitre de ses Mémoires consacré au Proche-Orient est particulièrement édifiant. Son parti pris pro-israélien ne surprendra personne. Ce qui peut étonner, c’est la naïveté, voire la grossièreté, des clichés et préjugés qui foisonnent dans son récit.

Dès sa première visite dans la région, Hillary Clinton dit avoir éprouvé « une profonde admiration pour le talent et l’opiniâtreté du peuple israélien ». « Ces gens-là, écrit-elle, avaient fait fleurir le désert et fondé une démocratie prospère dans une région regorgeant d’ennemis et d’autocrates. » On n’est pas loin du « peuple sans terre pour une terre sans peuple ». Les Palestiniens n’existent guère dans ce schéma, et les « ennemis » n’ont pas de motifs apparents.

Par la suite, elle exprime sa compassion pour les victimes israéliennes des attentats, mais ne verse pas une larme pour les morts et les blessés palestiniens, qui n’apparaissent que sous forme de statistiques. À propos de Camp David II, en 2000, Hillary Clinton affirme que le plan qui prévoyait « la création d’un État palestinien » avait été accepté par le Premier ministre israélien Ehoud Barak, « mais refusé par Yasser Arafat ». Ce qui est un peu court…

On apprend en outre que « l’administration Bush » a ensuite fait de la création d’un État palestinien « la politique officielle des États-Unis ». Devenue secrétaire d’État en 2008, Hillary Clinton brosse un portrait élogieux de « Bibi » Netanyahou. Si on le traite « en ami », dit-elle, on a « de bonnes chances de pouvoir faire avancer les choses ». Propos tragiquement contredits par la suite. Car Dieu sait si « Bibi » a été traité en ami, mais on cherche vainement en quoi « les choses » ont avancé. Fin 2010, début 2011, ayant renoncé à imposer un gel de la colonisation, Hillary Clinton dit avoir « exhorté » le Premier ministre israélien à « faire preuve de réserve lorsqu’il approuverait de nouvelles constructions »

Colonisez, mais discrètement…

« Bibi, écrit-elle, m’a promis d’être raisonnable. » Un peu plus tard, un troc est organisé : Israël gèlera pendant 90 jours la colonisation et les États-Unis lui verseront 3 milliards de dollars d’aide à la sécurité d’Israël. Ils opposeront aussi leur veto à toute résolution des Nations unies défavorable à l’État hébreu. Pour trois mois de parenthèse de la colonisation, Israël obtient ainsi les moyens militaires et diplomatiques de préparer la prochaine campagne de répression contre les Palestiniens.

On sait que les États-Unis ont tenu leurs engagements, pas Israël. Mais qu’importe, car les vraies ambitions de Washington sont désormais en Asie. Les Mémoires d’Hillary Clinton ne laissent aucun doute à ce sujet. Le Proche et le Moyen-Orient ne reviennent à l’ordre du jour que lorsqu’il y a le feu. Il s’agit alors d’éteindre un incendie, pas de trouver une solution.

Nota Bene : Mémoires. Le Temps des décisions, 2008-2013, Hillary Clinton, Fayard, 725 p., 25 euros.

Article paru dans Politis n° 1309 Auteur Denis Sieffert

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