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Le droit à la retraite s’impose pour tous les salariés après 1945. Il aura fallu un siècle de lutte pour parvenir à faire respecter l’idée d’un droit à la vie après le travail, aujourd’hui remis en cause.

Longtemps considérée comme un risque, celle d’être un jour trop vieux pour travailler et subvenir à ses besoins, la vieillesse est peu à peu devenue, après la Seconde Guerre mondiale, une « certitude ». Bruno Palier, chargé de recherche au CNRS, distingue trois phases dans la construction des systèmes de retraite. Leur émergence, au XIXe siècle, « pour lutter contre la pauvreté des personnes trop âgées pour travailler »; l’extension après 1945 afin de « garantir un revenu de remplacement à tous les retraités » et, après les années 1960, des systèmes devenus suffisamment généreux pour « réduire les inégalités entre actifs et inactifs ».

La première réforme d’Édouard Balladur, en 1993, a stoppé net cette longue expansion, qui portait en elle l’idée d’un droit à la vie après le travail. Les réformes suivantes n’ont fait qu’aggraver un peu plus ce rétropédalage au point que certains s’in­quiètent aujourd’hui d’un retour de la pauvreté parmi les retraités. La réforme du gouvernement Sarkozy sera-t-elle celle de la remise en cause de cette « certitude » ?

Le droit à la retraite a été longtemps revendiqué avant de devenir réalité. Il figure dans le programme du congrès constitutif de la CGT, en 1895. Les mineurs viennent d’obtenir leur caisse (1894), celle des cheminots suit en 1909, avant une première tentative, malheureuse, d’instaurer en 1910 un régime général obligatoire pour les ouvriers et les paysans, la ROP Il s’agit d’un système par capitalisation, baptisé « la retraite pour les morts » car le droit au départ est fixé à 65 ans, un âge auquel peu de salariés parviennent à cette époque. Combattu par la CGT (alors seul syndicat), le projet est soutenu par une partie de la SFIO (socialistes), dont Jean Jaurès qui y voit l’affirmation d’un principe fondamental: celui d’un droit nouveau, un droit à la vie. Mais le système fonctionne mal et la crise économique de 1929 va y porter un rude coup en discréditant le choix de la capitalisation.

Alors qu’aujourd’hui le principal argument du gouvernement pour justifier un recul du droit à la retraite s’appuie sur l’ampleur de la crise économique, c’est dans un pays ruiné que s’impose l’idée, en 1945, « d’associer tout le corps social à une entreprise systématique de libération du besoin créé par l’inégalité, la misère, la maladie et la vieillesse ». Le patronat, en position de faiblesse, accusé d’avoir collaboré avec l’occupant allemand, doit s’y plier. En octobre 1945, les partis de la résistance, SFIO et PCF, enlèvent la majorité à l’Assemblée constituante.

L’ordonnance du 19 octobre 1945 fixe les règles: la retraite sera financée par répartition, « les cotisations des actifs servent à payer immédiatement les retraites, tout en leur ouvrant des droits pour leur future retraite ». Pour une retraite équivalant à 40 % du salaire de base, il faut travailler jusqu’à 65 ans. La création, en 1946, de la Sécurité sociale installe la Caisse nationale d’assurance vieillesse. Le droit à la retraite s’impose pour tous les salariés. Lors d’une conférence de presse, Ambroise Croizat, ministre du Travail communiste, affirme que le but de la Sécurité sociale ne serait atteint que « lorsque tous les vieux, sans distinction, pourraient toucher une allocation décente ». En 1947, il fonde la première caisse de retraite complémentaire pour les cadres.

Durant les années qui suivent, le système s’installe et s’améliore. La période de prospérité économique (les Trente Glorieuses) permet d’asseoir définitivement le système issu de 1945. La retraite devient une « certitude ». Elle remet aussi au goût du jour la revendication de la retraite à 60 ans, portée par la CGT et la gauche. Avec la victoire de celle-ci, en 1981, cet engagement va prendre vie. Au grand dam de la droite et du patronat qui jugent cette réforme « irréaliste d’un point de vue économique et financier », l’ordonnance du 26 mars 1982 instaure la retraite à 60 ans, à taux plein, avec 37,5 années de cotisation.

Reste à concrétiser ces principes en formalisant les mêmes droits pour les retraites complémentaires, qui ne dépendent pas de la loi mais d’une gestion paritaire. Un accord entre les syndicats et le patronat prend forme le 4 février 1983. L’addition du régime de base et des retraites complémentaires garantit un montant des pensions équivalant à 70 % du salaire brut.  En octobre 1983, un sondage IPSOS montre que l’abaissement de l’âge de la retraite à 60 ans est une des réformes les plus populaires de la présidence de François Mitterrand. 72 % des salariés estiment que « c’était une mesure nécessaire ».

Pourtant, le « tournant de la rigueur » qui va amener les socialistes à tourner le dos aux aspirations sociales se profile déjà. Les démographes pointent que l’augmentation du poids des plus de 60 ans dans la société entre 2000 et 2020 pourrait mettre à mal l’équilibre financier du régime, sauf à «multiplier par deux les cotisations d’ici à 2020 ». Ce que le patronat exclut catégoriquement. La machine à casser le système se met vite en marche.

La droite revient aux affaires. Jacques Chirac est nommé premier ministre et prend pour ministre du Travail Philippe Séguin qui, en avril 1986, lâche une première bombe: « La retraite à 60 ans, c’est la plus grande escroquerie de ces dernières années! » Un an plus tard, en février 1987, Édouard Balladur, à l’Économie, affirme que « la retraite à 60 ans a été une grave erreur ». Il est l’auteur, en 1993, par ordonnance et en plein cœur de l’été, de la première réforme qui entérine un recul de droits pour les salariés du secteur privé.

Depuis que reste-t-il des possibilités de prendre une retraite ?

Paule Masson