Grave, la montée de l’extrémisme.

Inquiet devant les idées de l’extrême droite dominer la sphère politique, les sociologues Arnaud Esquerre et Luc Boltanski publient un livre coup de poing (…)

Extrait (…) A l’heure où en France et en Europe prospèrent des formes revisitées de populismes et de fascismes, Luc Boltanski en publiant avec son ancien étudiant Arnaud Esquerre un petit livre d’intervention, Vers l’extrême – Extension des domaines de la droite, se demandent comment sortir du climat actuel d’inquiétude généralisée, délétère et dangereux.

Vous parlez, à propos de notre actualité, d’une « situation exceptionnelle ». Qu’entendez-vous par là et pourquoi cette extrémisation vous semble-t-elle plus grave aujourd’hui?

Luc Boltanski — D’abord, une précision : nous ne sommes pas des porte-parole. Pour ma part, j’ai quelque temps côtoyé le NPA à travers les débats de la Société Louise-Michel, mais sans en être membre. (…) L’inquiétude de voir des idées venues de la droite ou de l’extrême droite s’étendre dans l’espace politique, y compris à gauche, et aussi être de plus en plus souvent répercutées par les médias, ou même reprises sous une autre forme jusque dans les milieux dits « intellectuels », comme si elles allaient de soi. Ce glissement est très sensible en France, mais aussi dans nombre de pays d’Europe. On a voulu traduire cette inquiétude en mots et chercher à comprendre ce qui était en train de se passer. C’est-à-dire non pas afficher « nos » propres orientations politiques, mais essayer de décrire (…) la situation politique qui est aujourd’hui la nôtre [et qui] diffère profondément de celle que l’on a connue jusqu’en 2012. (…) Au cœur de cette situation, il y a la montée du Front national, mais pas seulement. Nous cherchons à (…) décrire quelque chose qui, sous des formes différentes, peut se retrouver dans l’extrême droite officielle ou sous la plume d’éditorialistes et intellectuels respectables.

Arnaud Esquerre — Ces derniers mois, les manifestations hostiles au « mariage pour tous » nous ont beaucoup frappés. La haine exprimée par tes participants hétéroclites à « Jour de colère » est tout aussi angoissante.(…)

Luc Boltanski — On constate un glissement général. Exemple : la nouvelle propension (…) à prendre la question de l’identité nationale comme problème central.

Vous pensez à Alain Finkielkraut ?

Luc Boltanski — Nous pensons, malheureusement, à un éventail bien plus large de prises de positions.

Arnaud Esquerre — Si ce n’est pas lui, c’est un autre. Aujourd’hui, il y a quelque chose d’assez pervers, notamment chez certains éditorialistes vedettes, à dire : « Bien sûr, on n’est pas pour le Front national, mais on veut comprendre. » C’est-à-dire, comprendre tes « bonnes raisons », « quand même », qui poussent tant de « braves gens » vers l’extrême droite.

Vous refusez de comprendre les succès du FN?

Luc Boltanski — Je suis contre le mélange ambigu entre la compréhension et l’excuse. C’est un vieux problème. Dans le cas de l’extrême droite, nous disposons de nombreux livres solides d’ethnographie sur la vie militante au FN, mais on manque de travaux sur les traditions de pensée et sur ce que veulent les intellectuels de l’extrême droite, nombreux et influents. Je ne suis évidemment pas contre la sociologie, c’est mon métier. Mais si c’est pour dire « ceux qui se dirigent vers le FN ont toutes les bonnes raisons de le faire, parce que ceci ou parce que cela, et tout compte fait, ce que propose le FN on est contre, mais tout le reste est pire« , je ne suis pas d’accord.

Arnaud Esquerre — Des années 70 aux années 90, on pouvait traiter de l’identité et des valeurs en les déconstruisant. Aujourd’hui, on constate, en particulier en philosophie, l’apparition d’une proposition qui vise à dépasser cette critique accusée d’être postmoderne ou relativiste pour dire : « Oui, l’identité, les valeurs sont construites, mais assumons-le, construisons-les comme nous les voulons, et soyons fiers de les transmettre à nos successeurs. » Cette proposition philosophique donne de fait une assise théorique à des mouvements politiques conservateurs.

Luc Boltanski — A partir des années 2000, une grande partie de la pensée critique s’est reconstituée à juste titre contre le néolibéralisme et contre l’entrée dans des dispositifs d’Etat de techniques de management et de gestion de type néolibéral, ce qu’Eve Chiapello et moi avions commencé à décrire dans Le Nouvel Esprit du capitalisme, publié fin 1999. Quelque chose qui a contribué à changer la situation politique a été le retournement du FN qui feint maintenant de se convertir à la critique du néolibéralisme. Et de même, la critique venue de la gauche dénonçant les solidarités au sein de la classe dominante s’est trouvée détournée et pervertie par l’extrême droite raciste qui s’est donné pour ennemi « le système ».

La critique de gauche ne peut pas ne pas tenir compte de ce nouveau contexte Elle doit se donner au moins deux objectifs : poursuivre la critique de la montée en puissance du néolibéralisme mais également la critique de la manière dont l’extrême droite se donne des allures contestataires en prétendant à son tour critiquer le « capitalisme ». Renouant ainsi avec une thématique qui, au temps des fascismes, dénonçait la « ploutocratie internationale », identifiée aux « juifs et aux métèques », et associait l’antilibéralisme politique à un nationalisme xénophobe, y compris sur le plan économique.

Mais face à l’accroissement de la pression néolibérale, n’observe-t-on pas une vitalité de la pensée critique dans le champ intellectuel?

Luc Boltanski — Je dirais les choses différemment. Il y a un très fort désir de critique dont témoigne en effet la multiplication de textes de ce type au cours des dix dernières années. Elle répond à une attente d’analyses et peut-être surtout de formes d’action susceptibles de relancer la contestation. Mais ces attentes ne sont pas pour l’instant vraiment satisfaites. Un phénomène actuel préoccupant est ce que l’on pourrait appeler l’impuissance de la critique venue de la gauche à modifier la situation politique. Elle a peu d’effets sur les appareils de mobilisation et de militantisme, comme les syndicats et les partis, et elle peut être quasiment ignorée des gouvernements, qu’ils se réclament de la droite ou de ta gauche. Pour comprendre ce phénomène, il faut sans doute moins se tourner du côté des militants que du côté des instances dirigeantes et de la façon dont elles exercent un pouvoir qui maîtrise avec dextérité la communication, ce qu’on appelle le storytelling, l’argument sempiternel de la « nécessité » économique, et te contrôle policier.

Arnaud Esquerre — Le renouvellement générationnel chez les intellectuels et une certaine effervescence militante à gauche n’endiguent pas ce glissement général vers l’extrême droite. On trouve, bien sûr, une vitalité critique, mais certains thèmes tels que là nation, l’identité, tes valeurs, ta politesse, l’autorité, etc., focalisent l’attention. Il existe dès lors une clôture de la problématique car chacun se laisse enfermer par ces thèmes.

Luc Boltanski – Les réactions autour de ce glissement vers la droitisation rapide sont souvent des réactions de fuite devant la menace, comme pour ne pas en mesurer l’ampleur. Elles peuvent prendre différentes formes. Une attitude fréquente dans la gauche modérée consiste à se rassurer en invoquant le passé. L’extrême droite est là, dans le paysage, depuis les années 80. Eh bien, la vie va continuer et rien ne va changer vraiment, en tout cas, rien ne va changer « pour nous« . Or c’est loin d’être sûr. Nous ne sommes plus à l’époque où le Parti socialiste pouvait voir d’un œil mi- hypocrite, mi cynique la façon dont l’extrême droite divisait les voix des électeurs de droite. La possibilité d’une extrême droite susceptible d’accéder durablement au pouvoir, avec le concours d’une partie de la droite dite « classique » – et qui l’est de moins en moins – est loin d’être à écarter.

Comme nombre d’idées sont désormais partagées et indistinctes entre l’extrême droite et une grande partie de la droite, celle-ci en vient à se dire : « Finalement si le FN arrive au pouvoir, avec ou sans alliance, on ne verra pas la différence ou à peine. » Une autre attitude, plus fréquente à la gauche du PS, consiste à fermer les yeux sur certaines convergences entre des thèmes défendus par l’extrême droite et des positions « de gauche » qui se laissent contaminer par les thématiques nationalistes. Ces dernières sont souvent véhiculées par des auteurs venus de la gauche qui, ayant dérapé de la critique du néolibéralisme économique à la critique du libéralisme politique héritier des Lumières, peuvent être appréciés aussi bien à l’extrême droite qu’à l’extrême gauche. Enfin, du côté de la gauche radicale, existe parfois une tendance à sous-estimer l’écart entre les formes de domination associées au « capitalisme démocratique » et les formes de domination et de contrôle social auxquelles aspire l’extrême droite et qui seraient mises en œuvre si elle participait au gouvernement. Ce refus de « dramatiser« , qui peut d’ailleurs cacher une inquiétude profonde, est alarmant.

Arnaud Esquerre – Aujourd’hui, comme dans les années 1880-1940, la xénophobie est importante. En France, et dans de nombreux États européens, la figure de rejet est surtout le « musulman » : le niveau d’ostracisme envers on ne sait pas très bien quoi – enfants d’immigrés, « bâtisseurs de mosquées« … – est colossal. Dans le même temps, l’élaboration d’une nouvelle morale sexuelle ne cesse de s’étendre. Alors que l’on aurait pu penser que les études sur le genre et la sexualité avaient enfin conquis leur place, elles semblent menacées et il faut plus que jamais les défendre.

Luc Boltanski – Il est urgent pour la gauche de se réapproprier un langage, détourné tantôt par la droite dite « classique » tantôt par l’extrême droite, – c’est-à-dire de redonner du sens à des termes empruntés aux discours, pour certains du mouvement ouvrier et, pour d’autres, de l’analyse sociale dans ses expressions critiques, telles que « justice sociale », « égalité des chances », valeurs », « République », « démocratie », « intégration », « système », « oligarchie », et cela vaut bien sûr par excellence pour le terme de « peuple ». Les luttes politiques se jouent toujours aussi dans l’ordre du langage. Elles ont pour enjeu non seulement des options dans des domaines particuliers, mais aussi et surtout la clôture du champ de la problématique acceptable. Il ne faut pas laisser l’extrême droite s’emparer, comme elle tente de le faire aujourd’hui, de la définition de ce qui fait problème, de ce qui est urgent, des « questions » centrales, qui d’après elles s’imposeraient « à tous ».

Propos recueillis par Jean-Marie Durand et David Doucet pour les Inrocks N°965

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