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« Le mouvement collectif ne vaut que par la valeur des énergies individuelles. » Jean Jaurès, 1908

La société est aujourd’hui mise à mal par ceux qui prônent le rejet de l’autre. Cette situation n’est ni nouvelle par son essence ni spécifique à notre pays, mais elle est aggravée par un contexte économique générateur de ségrégations.

Pour nous, la peur ne peut être l’unique horizon. Il s’agit d’interroger cet état d’esprit, de réengager la confiance pour sauver « le vivre ensemble ». Au moment où des actes et des propos racistes, xénophobes, sexistes et autres comportements discriminatoires tendent à se banaliser dans notre société, en Europe et ailleurs, nous voulons d’abord saluer les hommes et les femmes qui sont attachés au vivre ensemble et le pratiquent au quotidien dans la société civile, les réseaux associatifs (…).

Nous refusons une société (…) qui tourne le dos au vivre ensemble. Nous souhaitons unir nos forces et nos idées pour penser ce qui nous arrive et cultiver le goût des autres. Qu’ils/elles soient d’ici ou d’ailleurs, dans la diversité des origines, des générations, des orientations sexuelles, des langues, des cultures, de tout ce qui « fabrique » notre identité plurielle, nous voulons vivre avec ceux qui sont ici dans une citoyenneté commune fondée sur la justice et la dignité, le respect et l’égalité.

C’est dans ces valeurs-là que nous puisons la lucidité et l’énergie de vivre les crises et les conflits qui ne manquent pas de se produire, et enrichir ainsi le terreau d’une société stable, hospitalière et ouverte à la paix et au bonheur. Nous ne pouvons nous résigner à un ordre économique générateur d’iniquité.

Si la nouvelle poussée des idéologies discriminatoires, en France comme en Europe, peut s’expliquer de diverses manières à partir des contextes où elle s’exprime, au plan mondial cette poussée participe de l’aggravation des conséquences du système économique néolibéral; ouvertement et froidement inique.

La crise financière, l’enracinement du chômage, l’extrême précarisation des destins individuels et des vies collectives, ces réalités frappent les États et la société dans ses fondements. Les étrangers, les pauvres, les femmes et d’autres minorités exposées sont les plus touchés par la crise.

Le traitement réservé aux Roms, comme à d’autres immigrés venus d’ailleurs, nous interpelle tout particulièrement.

Une économie de plus en plus prédatrice au profit d’une infime minorité broie les bases de la solidarité.

En matière de lien social, cette économie n’offre guère de choix à ceux qui la subissent, sinon un individualisme de survie. Ce qui alourdit dangereusement les ressorts d’exclusion, ne laissant à la population que l’attrait des replis identitaires et des préférences catégorielles. C’est pourquoi l’accompagnement des chômeurs de longue durée, l’aide aux jeunes en recherche du travail, le soutien aux initiatives de création d’emploi, la préservation tenace de lieux où tous peuvent prendre la parole, etc. ne sont pas seulement profitables pour ces objectifs directement identifiés ; ces engagements sont créateurs de dignité, de solidarité et renforcent le vivre ensemble.(…)

Nous croyons que nous pouvons transformer ce qui nous arrive pour tracer un chemin du vivre ensemble dans la mosaïque de nos différences. « Notre identité est devant nous », disait Jean-Marie Tjibaou ; elle est à construire sans cesse en tissant les diverses composantes et en articulant des solidarités multiples. Nous ne croyons pas à la fatalité du pire et pensons que « l’improbable est toujours possible ». Comme l’avait vu le poète Friedrich Hôlderlin, « là où prolifère ce qui détruit, surgit aussi ce qui fait vivre ».

C’est toujours du courage que naît l’espérance.

Extrait d’un article paru dans Huma 19 mai 2014 – Auteurs : Corinne Lanoir, Philippe Kabongo-Mbaya, Patrice Rolin.