Communautarisme, instrumentalisme, racisme …

Qui veut la peau de Pascal Boniface ?

Guillaume Weill-Raynal – Media Permalien

Pascal Boniface : antisémite ! A défaut de reposer sur le moindre élément concret, l’ accusation a au moins le mérite de la constance. Comme si la répétition inlassable d’ une assertion sans fondement pouvait combler le vide du dossier d’ un procès en diabolisation instruit depuis plusieurs années.

Voilà en effet bientôt huit ans que le directeur de l’ Iris fait l’ objet de l’accusation récurrente d’antisémitisme. Périodiquement, ressort une nouvelle « affaire Boniface » ; reposant à chaque fois sur des éléments à charge pour le moins ténus. Mais la réputation sulfureuse de l’ intéressé, soigneusement entretenue par tant de « précédents », garantit la permanence du préjugé chez ceux qui ne demandent qu’ à être convaincus d’ avance. Car un petit groupe, obsessionnel et acharné, s’ est, en effet, juré d’ avoir sa peau.

Spécialiste de géopolitique, président de l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), Pascal Boniface veut provoquer un véritable débat salutaire pour notre société en publiant la France malade du conflit israélo-palestinien. Ses craintes de voir s’ériger des barrières séparant différentes communautés dans notre pays rejoignent sa compréhension de l’europe et du monde.

Dans la France malade du conflit Israélo-palestinien (1), vous vous interrogez sur le fait de revenir sur cette question. Pourquoi?

PASCAL BONIFACE. Malheureusement, les faits m’ont donné raison. Quand on aborde de façon critique la politique du gouvernement israélien ou encore les prises de position des intellectuels et institutions communautaires en France sur la question du conflit israélo-palestinien, on se met forcément un peu en danger. Il y a deux risques.

  • Le premier est d’être accusé d’antisémitisme plus ou moins assumé. Cela a été le cas. J’ai été attaqué de façon scandaleuse par un journaliste, Frédéric Haziza, et par Julien Dray, dont on peut par ailleurs s’étonner qu’il soit encore élu au conseil régional d’Ile-de-France au Vu de l’ensemble de son œuvre et par rapport au désir de moralité qui semble gouverner dans les hautes sphères.

Ceci étant, après cette polémique odieuse m’accusant de nier la dimension antisémite du meurtre d’Ilan Halimi, une pétition a été lancée et a recueilli plusieurs milliers de signatures sur le thème « Stop à la chasse aux sorcières » (2). (…)

  • Le second risque, c’est le black-out. (…)

D’ailleurs, je suis pris entre deux écueils, les ultras pro-israéliens m’accusent d’antisémitisme. Et lorsque, dans des débats un peu chauds, je m’élève contre l’utilisation du terme « entité sioniste » pour parler de l’État d’Israël, que je refuse la vision d’une presse contrôlée par les juifs ou que je dénonce Dieudonné, d’autres m’accusent d’être payé par les juifs. (…)

Est-ce au point de tirer la sonnette d’alarme sur l’état de la société française?

PASCAL BONIFACE Oui.Il y a un décalage extrêmement fort entre les élites politiques et médiatiques très prudentes et l’opinion de la rue vindicative sur la question. La prudence et la pusillanimité des uns, pour ne pas dire l’absence de courage, conduisent d’une certaine manière à l’extrémisme des autres. La société française perd des deux côtés. Il faut vraiment aborder cette question, en parler très ouvertement et franchement. (…)

Vous mettez en garde contre le communautarisme. Â quoi faites-vous allusion?

PASCAL BONIFACE Le discours des institutions juives ou des intellectuels communautaires, pour ne pas dire communautaristes, répète en boucle que l’antisémitisme est très fort en France, qu’il y a une « montée » de ce phénomène, et que la menace antisémite est plus importante et virulente que les autres formes de racisme. (…) Pour une grande partie de la population qui vit de nombreuses discriminations au quotidien, les Noirs et les Arabes, ce discours est vécu de façon assez douloureuse. Ils ont l’impression qu’on sous-estime les discriminations dont ils sont victimes et que certains doivent être plus protégés que d’autres. Il y a alors danger. (…)

Vous regrettez une instrumentalisation de la lutte contre l’antisémitisme à des fins géopolitiques. Comment cela se traduit-il?

PASCAL BONIFACE La défense inconditionnelle de l’État Israël des institutions juives, quelle que soit son action ou sa politique, très rapidement reliée à la lutte contre l’antisémitisme contribue à faire peur aux juifs français. Cela vient poser une barrière entre juifs et non-juifs autour de cet enjeu du soutien à Israël. Cela est très dangereux. (…)

Le Crif privilégie ainsi son soutien à Israël au détriment du combat contre l’antisémitisme. Tout en se disant en faveur d’un règlement pacifique, les institutions et les intellectuels communautaires pilonnentsystématiquement ceux qui sont tout autant pour la paix mais qui estiment que le blocage de la situation provient plus de l’occupant que de l’occupè. (…)

Pourtant n’assiste-t-on pas à une recrudescence des actes antisémites les plus violents?

PASCAL BONIFACE. Il y a eu Mohamed Merah qui a tué des enfants parce qu’ils étaient juifs. Nous ne sommes pas à l’abri d’un tel acte terroriste qui, par définition, est incontrôlable et on ne peut pas nier l’existence d’un tel risque. Il y a eu aussi l’affaire Ilan Halimi, même si elle est plus complexe, qui a une dimension antisémite mais qui ne peut pas se résumer uniquement à un acte antisémite. Mais, il n’y a pas de recrudescence d’agressions ou d’injures. (…) Nous vivons dans une société violente. Et puis, surtout, il y a beaucoup d’agressions racistes qui touchent d’autres catégories de populations. Les actes anti-musulmans ou anti-Noirs sont très nombreux alors qu’ils ne semblent pas faire autant l’objet d’une vigoureuse dénonciation des médias ou des pouvoirs publics. Cela est largement ressenti. Les médias et les élus de la République font très souvent du « deux poids, deux mesures », aggravent un mal qu’ils disent vouloir combattre.

Faut-il y voir un péril pour la République?

PASCAL BONIFACE. Je cite plusieurs exemples d’agressions d’autres communautés, pas seulement arabes, de faits graves pas ou peu médiatisés. Cela au final se retourne contre les juifs français car cela crée un sentiment d’être traité différemment. Il ne faut pas ignorer l’existence d’une nouvelle forme d’antisémitisme en banlieue aujourd’hui. Cela est dû plus à une forme de jalousie sociétale qu’à une haine faciale. Il y a le sentiment que l’on en fait plus pour les uns que pour les autres. (…)

Vous présidez l’Iris et êtes de ce fait attentif à l’actualité du monde. À quelques jours des élections européennes et au regard de l’actualité ukrainienne, quel est l’enjeu stratégique pour l’UE?

PASCAL BONIFACE. Les élections vont être probablement marquées par un fort taux d’abstention et par des débats qui portent plus sur la politique intérieure de chaque pays que sur l’Europe. Il y a cet effet de ciseau entre un Parlement européen qui est de plus en plus important en termes de pouvoir et de détermination de politiques européennes et des citoyens français qui croient de moins en moins en l’Europe et dans sa capacité à impulser une direction. (…) Pourquoi? Parce que les choses sont mal présentées. (…)

Jusqu’à se retrouver maintenant à la remorque de la position américaine?

PASCAL BONIFACE. Oui, clairement. Elle n’a pas suivi les États-Unis sur la nature des sanctions mais l’impulsion première a été donnée par les Américains et s’est appuyée sur leurs plus fidèles alliés en Europe. En réalité, le tournant a été manqué il y a deux décennies lorsque la fin du monde bipolaire n’a pas été gérée de façon satisfaisante. Gorbatchev a fait des efforts extraordinaires pour construire un monde nouveau en permettant aux Nations unies de jouer pleinement leur rôle. De leur côté, les Américains ont parlé eux d’un nouvel ordre mondial en se félicitant d’avoir gagné la guerre froide. Ils ont privilégié la tentative de la construction d’un monde unipolaire sur la possibilité de construire un monde basé sur la sécurité collective bâtie sur l’effort de tous. Du coup, on n’a toujours pas reconstruit un nouvel ordre mondial.

Votre grille de lecture de la société et du monde semble suivre une même logique?

PASCAL BONIFACE Vous avez parfaitement raison. Il y a une matrice commune : respecter les autres, prendre le point de vue de l’autre en considération et surtout éviter d’humilier les autres car c’est une source premièrede violence et de rejet. Il s’agit de respecter les individus à l’échelle de la société ou les peuples au niveau mondial. L’information circule tellement aujourd’hui que l’on ne peut pas baser une relation sur le mépris et la négation de l’autre. C’est non seulement moralement indéfendable, mais c’est politiquement dangereux.


 

Entretien réalisé par Pierre Chaillan – Huma des débats du 16/17/18 mai 2014

  1. Éditions Salvator, 222 pages, 19,50 euros.
  2. www.change.org/fr/petitions/I-opinion-publique.