Étiquettes

, , , , , , , , , , , , , , , ,

Au tournant des années 1980 et 1990, tétanisée, la France assiste impuissante à l’implosion successive et accélérée des grands partis qui, depuis des décennies, assuraient la représentation des forces sociales et des familles politiques composant la communauté nationale.

Tour à tour, communistes du PCF (Parti communiste français), conservateurs modérés regroupés au sein de l’Union pour la démocratie française (UDF), héritiers du gaullisme du Rassemblement pour la République (RPR) (1) et sociaux-démocrates du Parti socialiste (PS) subissent le même sort : appareils sevrés de militants, coupés de leur base électorale, responsables accaparés par les luttes internes, déchirés entre factions rivales, incapables de proposer des projets politiques cohérents, clairement différenciés et identifiables.

Parce que la représentation pluraliste est une condition nécessaire de la démocratie, l’incapacité des partis à assumer ce rôle menace le fonctionnement des institutions républicaines auxquelles l’immense majorité des citoyens est fondamentalement attachée. Si l’évolution se poursuit, on risque de se retrouver un jour enfermé dans le piège d’une confron­tation entre deux fronts du refus : refus du « système», incarné par le Front national (FN); refus du FN par le conglomérat hétéroclite d’un quelconque Front républicain, laissant sur la touche une majorité d’abstentionnistes comme en 2002 lors de l’élection présidentielle et du face-à-face entre MM. Jean-Marie Le Pen et Jacques Chirac.

Dérisoire apparaît le jeu de mistigri par lequel chacun se défausse de la responsabilité d’avoir enfanté le « phénomène Le Pen ». Pour la droite, aucun doute : c’est François Mitterrand qui fut en quelque sorte la mère porteuse, favorisant délibérément son entrée dans la vie politique pour déstabiliser et casser l’adversaire majoritaire.

Pour la gauche, il est bien évidemment le fruit d’un flirt coupable de la droite, au cours de honteuses alliances électorales dans l’aveu de valeurs communes. « La vérité est simple : le mode de scrutin n’est pour rien dans la montée du Front national. C’est la faiblesse idéologique de la droite, sa volonté de revanche qui l’ont encouragé », expliquait en 1990 le socialiste et alors ministre Pierre Bérégovoy (2). Il ne se reconnaissait pas la moindre responsabilité—pas plus lui que le président de la République ou le Parti socialiste — dans la montée de l’extrême droite en France au cours des années 1980.

Alors même qu’il avait occupé les plus hautes fonctions politiques pendant cette période. Tour à tour secrétaire général de la présidence de la République, ministre de la solidarité et des affaires sociales des deuxième et troisième gouvernements Mauroy, ministre de l’économie, des finances et du budget des gouvernements Fabius puis Rocard, Bérégovoy incarnait plus qu’aucun autre la continuité de la politique économique et sociale des socialistes. Lui et ses amis ont fait ce qu’il fallait : « Le rappel des droits de l’homme, la mise en ordre des procédures ont accompagné un plan d’action de développement social des quartiers, de rénovation des HLM et des grandes cités, de création d’un réseau d’animateurs sociaux et de zones d’éducation prioritaires. L’immigration clandestine a été maîtrisée. » Simplement, « cette politique, qu’il faut poursuivre, demande du temps… » (3), soutenait-il alors.

Les responsables, il les connaissait, lui : « l’ ‘urbanisme débridé des années d’après-guerre», voyez mes prédécesseurs ; le comportement de la droite, voyez nos adversaires : c’est «la complaisance vis-à-vis des idées et des élus du Front national» qui est «à l’origine de l’audience croissante de son leader dans l’opinion » (4). L’explication est un peu courte.

Pas un mot sur la profonde et durable désillusion d’une large fraction du « peuple de gauche », provoquée par l’abandon du projet politique de rupture avec le capitalisme qui devait assurer la sortie de la crise et préparer le changement de société. Après dix-huit mois de gouvernement socialo-communiste, le ralliement dès 1983 aux lois du marché mondial, à la logique du profit, à l’économisme des grands équilibres signait l’abandon, sans combat, de toute alternative au système dominant.

Ceux qui en subissaient le plus durement les effets, et avaient placé leurs espoirs dans l’utopie socialiste, paieront le prix fort de la politique de rigueur : désindexation des salaires, suppressions d’emplois (neuf cent mille dans l’industrie, trois cent cinquante mille dans le bâtiment, quatre cent mille dans l’agriculture au cours du premier septennat, où le nombre de chômeurs passe de un million sept cent mille à deux millions six cent mille).

Nombre de familles, laissées à l’abandon par les pouvoirs publics, en particulier dans les banlieues désertées par les militants socialistes et communistes (5), ont basculé dans la « nouvelle pauvreté » et l’exclusion, qui frapperont bientôt quatre millions de personnes : chômeurs en fin de droits sans ressources ni protection sociale, ouvriers immigrés sans emploi, jeunes précarisés et exploités dans l’intérim, les petits boulots et les stages de pseudo-formation.

L’accroissement des inégalités au cours des années 1980, constaté dans une étude du Centre d’étude des revenus et des coûts (CERC) réalisée en 1989, mesure les résultats d’une politique (6). Il a fallu attendre 1989 pour que se mette en place le modeste revenu minimum d’insertion (RMI), ancêtre du revenu de solidarité active (RSA).

Entre-temps, la période de cohabitation et celle qui lui fit suite révélaient la continuité de la politique dont la droite puis la gauche assumaient l’héritage avec une «force tranquille». Qui a supprimé le contrôle des prix et l’autorisation administrative de licenciement, libéré les mouvements de capitaux et réduit la fiscalité sur les produits financiers ?

M. Bérégodur ou M. Ballavoy (7)? On n’oserait guère sanctionner un étudiant qui ferait la confusion.

A défaut de refuser d’assumer une politique pour laquelle elle n’avait pas été mandatée, la gauche avait pour le moins le devoir impérieux de garantir effectivement les libertés et droits des laissés-pour-compte qui l’avaient portée au pouvoir : droit au logement, à la protection sociale, à la sécurité, à un revenu décent sinon à un emploi… Elle mettra plus d’empressement à découvrir les vertus de l’entreprise privée, s’attacher la considération des gestionnaires et des détenteurs de capitaux, s’intégrer au concert des grandes puissances et s’attirer les bonnes grâces de l’Amérique de Ronald Reagan et de l’Allemagne du chancelier Helmut Kohl.

C’est l’indice Dow Jones que diffusent, dès 1982, les télévisions publiques, plutôt que celui des solidarités, dont l’un des indicateurs aurait pu être l’abandon par les nouveaux détenteurs du pouvoir des coûteux et arrogants signes extérieurs de richesse de l’appareil d’Etat, hérités de leurs prédécesseurs. Ils s’en sont bien gardés. Ils sont cependant conscients de la nécessité de « faire du social », de temps à autre.

Sanctionné dès 1981 pour ses atermoiements à réaliser l’union de la gauche (8), le Parti communiste le sera plus durement encore à partir de 1984 pour s’être compromis dans la politique de rigueur. Il y perdra, en particulier, sa fonction tribunitienne de porte-parole de ceux qui rejettent globalement un système politique et social dont ils estiment n’avoir rien à attendre. Ceux-ci viendront grossir les rangs des abstentionnistes ou voteront pour le Front national.

Quant au Parti socialiste, l’exercice du pouvoir a profondément transformé son identité, mettant au jour son renoncement au changement social. 11 n’est plus question de réformer radicalement, mais de gérer le système et ses modifications. Non pas dans le respect de toutes les positions

Acquises, mais avec une rationalité accrue intégrant les préoccupations sociales tout en s’inscrivant dans la logique du marché et de l’appropriation privée — horizons jugés indépassables. En somme, mieux incarner que les conservateurs les exigences véritables du capitalisme moderne et leur apporter le soutien du plus grand nombre. Non sans conséquences.

Tout d’abord, le ralliement d’une fraction notable de la bourgeoisie, des milieux d’affaires et des gestionnaires de la technostructure est plus facile à obtenir que l’adhésion des couches populaires, et leur alliance reste fragile.

Ensuite, l’émergence de cette nouvelle gauche a réduit le contenu de l’alternance, semblant consacrer la normalisation de la vie publique française sur la base du modèle occidental dominant. Mais, elle a laissé le champ libre à l’alternative extrémiste d’un ordre nouveau.

L’image du pluralisme se brouille, la différence se crée et s’entretient artificiellement par les moyens de la représentation médiatique et l’installation du spectacle politique. Les considérables transformations que connaissent les sociétés contemporaines, l’interdépendance croissante des problèmes qu’entraînent la mondialisation des facteurs de production et l’évolution scientifique et technologique rendent plus difficile l’élaboration de solutions en termes de choix politiques, en relation avec les préoccupations et les espoirs des citoyens, là où ils vivent. Elles révèlent l’urgence du passage d’une démocratie représentative à une démocratie de participation.

Christian de Brie –Manière de Voir N° 134 – Le Monde diplomatique –Avril-Mai 2014