Salle temps pour les livres d’ enfants …

Les récentes attaques contre des livres de jeunesse posent la question du rôle des municipalités dans le choix des acquisitions.

L’attaque est partie du « Salon beige ». Ce « blog quotidien d’actualité par des laïcs catholiques », affilié au Printemps français, a publié début février une liste de « bibliothèques idéologiques ». Soit une trentaine d’établissements accusés de faire l’apologie des questions de genre auprès des jeunes lecteurs, en proposant des ouvrages comme Tous à poil ! (Le Rouergue), Mademoiselle Zazie a-t-elle un zizi ? (Nathan), Papa porte une robe (Seuil), Tango a deux papas, et pourquoi pas ? (Le Baron perché) ou le Jour du slip (Le Rouergue).

Ces titres étaient cités comme faisant partie des références conseillées par le ministère de l’Éducation et relayées par le syndicat enseignant Snuipp. Tous à poil ! n’en ferait pas partie, mais peu importe à ces radicaux : « Une série d’obsédés sexuels et de pédophiles enragés a, à l’évidence, pris le pouvoir au ministère », décrète un commentaire en exergue. Et d’inviter les lecteurs à exiger des bibliothèques qu’elles retirent ces ouvrages.

Mariant la polémique sur la supposée « théorie du genre » à des souvenirs des pressions exercées par les mairies FN dans les années 1990, le coup a été bien monté en cette veille des municipales 2014. Premier impact : certains titres sont déplacés du rayon jeunesse au rayon adulte. D’autres sont-ils enlevés ? « La France ne tolère pas les tentatives de censure de ces lieux phares de la République que sont les bibliothèques », rappelle la ministre de la Culture, Aurélie Filippetti. Et l’Association des bibliothécaires de France (ABF) salue les professionnels qui « sont fidèles à la vocation des bibliothèques, telle qu’inscrite dans le Manifeste de l’Unesco, de proposer des collections reflétant l’évolution de la société ».

Le 3 mars, Franck Margain, conseiller régional d’Île-de-France et candidat UMP à la mairie du XIIe à Paris, n’en écrit pas moins sur son blog : « Je suis opposé à toute politique d’acquisition de livres jeunesse traitant d’homoparentalité ou s’inspirant de la théorie du genre. » En parallèle, l’ABF adresse une lettre ouverte aux candidats aux municipales. « La bibliothèque est une affaire publique », souligne-t-elle.

L’affaire du « Salon beige » venant poser à nouveau une question lancinante : qui contrôle les bibliothèques ? « Le maire est le premier patron, tranche Anne Verneuil, présidente de l’ABF. Les bibliothèques sont un service municipal. Chacune dispose d’une politique documentaire qui dépend de la politique que l’élu souhaite mener en fonction de l’établissement, de la population concernée, de ses priorités et de son budget. »

Cette politique doit être régulièrement repensée, mais c’est elle qui fixe le cadre pour établir le contenu des collections. « Les techniciens de la bibliothèque s’appuient sur elle pour faire des propositions. Sur les 60 000 livres paraissant chaque année, il faut faire des choix. Mais c’est le respect de la diversité qui doit primer.

Qu’une municipalité décide de retirer des ouvrages sous prétexte qu’est traité tel ou tel sujet est intolérable. Le seul motif d’exclusion valable tient au respect de la loi : pas d’ouvrages à tendance raciste ni homophobe. » Voilà une vingtaine d’années, des mairies FN avaient fait pression sur des bibliothèques pour qu’elles excluent des références évoquant l’homosexualité ou l’islam et en proposent davantage sur leur ligne. « Ces attaques sont cycliques, analyse Anne Verneuil. En période électorale, leur retour n’a rien d’étonnant. » En théorie, ce sont les bibliothécaires qui ont la main sur les collections, et les choix se font en cohérence avec la politique défendue par le maire. Mais, en pratique, celui-ci peut intervenir à tout moment pour contester une décision, dans les abonnements presse, par exemple, comme ce fut le cas dans les mairies FN.

« L’intérêt du maire est très variable selon les villes, d’où notre adresse pour les municipales, reprend Anne Verneuil. L’idéal serait que les orientations documentaires soient validées en conseil municipal. La vigilance doit être permanente : le premier danger, c’est la remise en cause du pluralisme. Il faut vérifier que les bibliothécaires ne subissent pas de pressions. Ils sont les premiers garants de la liberté d’opinion. » Les acquisitions évoluent donc entre discussions et bras de fer. La littérature de jeunesse est toujours la première visée. Or, « la littérature n’est pas un précis de “prêt-à-penser” », s’insurge sur Mediapart Sylvie Vassalo, la directrice du Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil, en réponse à l’offensive de Jean-François Copé contre le livre Tous à poil !

« Le lecteur garde le pouvoir. C’est lui qui construit son point de vue. Et quand il s’agit de livres pour enfants, cette construction se fait en partage avec les adultes, les parents en tout premier lieu. » « Quand on commence à attaquer la littérature de jeunesse, cela doit mettre la puce à l’oreille », avertit Sylvie Gracia, directrice du Rouergue, qui a également riposté à Jean-François Copé dans Livres Hebdo. « Le Jour du slip raconte la journée d’un garçon et d’une fille qui se mettent dans la peau l’un de l’autre. Ce n’est pas subversif. Mais, quand une polémique est lancée, tout le monde se protège. La plupart du temps, cela passe par de l’autocensure. »

Les tentatives de censure viennent souvent des milieux d’extrême droite ou intégristes, mais pas seulement : une gauche politiquement correcte voudra « protéger » les enfants contre la noirceur. Guillaume Guéraud, auteur de Cité nique le ciel, au Rouergue, fait ainsi l’objet de « précautions » dans les bibliothèques. « C’est aussi une question de normes de langage », poursuit Sylvie Gracia. L’un des livres de son catalogue a récemment été retiré de la sélection du prix « Colère du présent », sur pression de proviseurs. Il mettait en scène deux fins autour de l’histoire d’un personnage homosexuel : l’une heureuse et l’autre où ce dernier procédait à un massacre. « On souffre en ce moment d’une atmosphère à la Tea Party, diffusant l’idée que l’éducation n’appartient qu’à la famille. On retire alors à l’école et aux bibliothèques leur savoir-faire. »

Ingrid Merckx Article paru dans Politis n° 1294

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