Vaucluse : bienvenue à « Facholand »

Depuis l’élection de Marion Maréchal-Le Pen, le Vaucluse est un laboratoire pour les alliances entre le Front national, ses satellites et une droite radicalisée. Une analyse du mensuel le Ravi.

Avec l’implantation du transfuge frontiste Jacques Bompard (désormais député) à la mairie d’Orange, en 1995, et depuis l’élection en 2012 à l’Assemblée nationale de Marion Maréchal-Le Pen (nièce de) à Carpentras, le Vaucluse, fortement paupérisé, offre à l’extrême droite ses meilleurs scores électoraux  [1]. Lors des dernières législatives, des communes comme Bédarrides ont voté Front national à plus de 50 % (en triangulaire).

Marine Le Pen a manqué de peu de dépasser Nicolas Sarkozy au premier tour de la présidentielle. Patrick Bassot a longtemps été l’unique conseiller général FN de France avant l’élection de Laurent Lopez, dans le Var, l’année dernière. Sans oublier Mme Bompard, maire de Bollène et conseillère générale, comme son député-maire d’époux. Voici pour le florilège.

À un mois des élections municipales, ces succès de campagne inquiètent le microcosme politique local. De là à être pris de panique face à cette vague bleu marine ? « Je discute souvent de ces questions-là avec mes collègues sénateurs, je leur dis qu’il n’y a que la proximité qui marche », explique Alain Milon, ancien maire UMP de Sorgues, président de la communauté de communes – menacée par la progression de l’extrême droite –, et sénateur du Vaucluse.

En 2010, il a passé les rênes de cette petite ville, proche d’Avignon, à son premier adjoint, Thierry Lagneau. Et se retrouve aujourd’hui à faire campagne contre un élu de sa majorité débauché par le FN, Gérard Gérent, tête de liste Rassemblement bleu marine (RBM), secondé par la benjamine de l’Assemblée nationale, Marion Maréchal-Le Pen. À gauche, le PS et le Front de gauche n’ont pas réussi à s’entendre au premier tour, tout comme à Orange, où l’objectif affiché est seulement d’atteindre le second tour…

Thierry Lagneau veut rester confiant et s’appuie sur la popularité d’un maire sortant. « Les électeurs n’aiment pas les traîtres, Gérard Gérent a voté pendant vingt ans nos délibérations. Le score du FN s’en ressentira », prédit quant à lui le mentor de Lagneau, Alain Milon. La ville est l’une des priorités de l’extrême droite vauclusienne, qui s’est réparti le territoire : au nord, la Ligue du Sud de Jacques Bompard, et le FN dans le reste du département. La communauté de communes pourrait effectivement devenir la première à être dirigée par l’extrême droite.

Si le FN venait à l’emporter à Sorgues, il pourrait compter sur le soutien de Jacques Bompard, réélu à deux reprises au premier tour dans sa ville d’Orange, qui vient d’intégrer l’établissement communautaire. Symboliquement, elle pourrait aussi être le chaînon manquant entre le fief bompardiste (Bollène, à quelques kilomètres au nord d’Orange est dirigé par Marie-Claude Bompard, femme du député) et Avignon, où jusqu’à présent, l’extrême droite était peu implantée (voir encadré).

Depuis 2012, les alliances de circonstance entre droite et extrême droite sont légion. Marion Maréchal-Le Pen n’a pas seulement remis en ordre de marche la fédération FN du Vaucluse. Elle a d’abord réussi l’union avec le clan Bompard – honni par le patriarche Jean-Marie Le Pen en 2005 –, à l’origine de cette stratégie de maillage territorial et de recomposition de la droite locale.

Hervé de Lepineau, vice-président de la Ligue du Sud et suppléant de Marion Maréchal-Le Pen au palais Bourbon, est aujourd’hui tête de liste RBM à Carpentras. Outre Avignon, où deux élus de la majorité UMP et des militants d’une liste dissidente finalement avortée ont rejoint le candidat FN, plusieurs élus (divers droite ou ex-UMP) peuvent s’assurer du soutien de l’extrême droite.

Tant et si bien qu’on qualifie souvent le Vaucluse de « laboratoire » du FN. La nièce de Marine Le Pen réalisant ici ce dont rêve la patronne du FN au niveau national pour 2017. « Il faut attendre les élections sénatoriales et territoriales pour dire si la stratégie a fonctionné. Mais cela est bien parti pour ! », analyse Joël Gombin, doctorant en sciences politiques et spécialiste du vote FN en Paca.

Le comportement de ces élus ralliés au FN s’explique selon lui à la fois par l’opportunisme politique et un glissement idéologique. « Mais il faut prendre également en compte le contexte local où les consignes nationales des oukases de droite ont peu de prise sur des élus locaux qui subissent la pression de la base de leur électorat, poursuit Gombin.

De plus, l’état-major de l’UMP estime que la fédération vauclusienne perd le contrôle face à une Marion Maréchal-Le Pen très populaire. » Avec douze listes présentées dans le département, le FN ambitionne finalement plus de former des cadres grâce à l’élection de conseillers municipaux d’opposition que de réellement conquérir des villes. Mais la PME Le Pen ne cracherait pas sur un symbole, celui de Carpentras, où l’élection de la petite-fille « est venue laver l’affront »  [2] !

L’incertitude demeure sur l’issue du scrutin dans cette ville de droite gérée par la gauche depuis 2008, grâce à un concours de circonstances, et caractérisée par une importante immigration. Deux dissidences, à droite comme à gauche, offrent un boulevard au FN pour le premier tour.

Pour Roger Martin, militant communiste, écrivain militant dans la lutte contre l’extrême droite, « il est criminel qu’une liste prétendument de gauche vienne empêcher la liste officielle de gagner, celle d’un maire sortant [Francis Adolphe (PS), qui part avec les écologistes et une partie des communistes, NDLR] avec un bon bilan. Car un gros score au premier tour permet une dynamique ». Il en veut à Farid Farissy, ancien premier adjoint du maire avant qu’ils ne se brouillent avec fracas, qu’il pointe comme l’un des responsables de l’élection de Marion Maréchal-Le Pen aux législatives.

Le mis en cause se justifie en s’attachant à présenter une réelle alternative à gauche : « Je me suis rendu compte que le maire était un opportuniste entré en politique pour le pouvoir, martèle Farid Farissy. Il a ouvert sa liste à la droite. Il se fout de la démocratie et évince ses élus s’ils ne sont pas d’accord avec lui. Il faut arrêter la politique-fiction, Marion Maréchal-Le Pen a été élue grâce aux abstentionnistes de droite. Le vrai vote contestataire, c’est le nôtre. »

Le résultat des élections, dans cette ville comme ailleurs, est finalement pendu à l’attitude des écuries politique au second tour : front républicain en berne, bafoué en 2012 dans cette circonscription, « ni-ni » et secrètes négociations entre le FN et l’UMP… Le mystère reste entier ! En attendant, la droite continue de composer. Le député Julien Aubert, investi par l’UMP mais qui se présente sous les couleurs d’un « Rassemblement bleu lavande » (sic), propose un programme sécuritaire que ne renierait pas le FN : agir auprès des offices HLM pour résilier le bail des locataires se livrant au trafic de drogue, lutter contre l’immigration clandestine en la signalant à la préfecture pour expulsion, saisir le procureur en cas de mariage douteux…

Une stratégie adoptée par la droite populaire, très présente en Vaucluse (où était élu le député Thierry Mariani), qui n’a jamais porté ses fruits. Ce que confirme lui-même le sénateur UMP Alain Milon, plutôt proche de la droite humaniste, et qui ne nie pas le danger frontiste sur le département : « C’est vrai que les électeurs préfèrent souvent le whisky au Canada Dry… »

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[1] Le troisième et dernier député d’extrême droite, Gilbert Collard, est élu dans le Gard.

[2] En mai 1990, un cimetière juif est profané. Pierre Joxe, ministre de l’Intérieur, désigne d’emblée « le racisme, l’antisémitisme et l’intolérance » comme responsables dans cette ville courtisée par Jean-Marie Le Pen.

La gauche sur le pont à Avignon

Pour la première fois depuis trente ans, la cité des papes est en passe de basculer à gauche. Avec l’élection d’une socialiste, Michèle Fournier-Armand, lors des dernières législatives, la droite locale a senti déjà le vent tourner.

La candidate PS aux municipales, Cécile Helle, est donnée gagnante dans les derniers sondages. Soutenue par les écologistes, elle devra néanmoins composer avec l’influence du candidat du Front de gauche, André Castelli, crédité de 15 % au premier tour. La maire sortante, Marie-Josée Roig (UMP), qui ne se représente pas, est en partie responsable de ce retournement.

En adoubant un novice, elle a provoqué une dissidence de quelques adjoints, qui rongeaient leur frein depuis plusieurs années. Frédéric Rogier, leader de la fronde, s’est discrédité en rencontrant en secret Jean-Marie Le Pen pour une éventuelle alliance. Finalement, la dissidence a explosé et le candidat parachuté par le FN pour l’occasion peut même se prévaloir d’avoir attiré certains résidus de la liste en question, en plus de deux élus de la majorité Roig.

Inconnu à Avignon, Philippe Lottiaux, tête de liste FN et ancien collaborateur de Patrick Balkany, est crédité de 25 %. Un score vertigineux : en 2008, le FN, certes vampirisé par Sarkozy, n’avait pas dépassé les 10 %. Mais pour Joël Gombin, « Avignon est la parfaite illustration de la recomposition politique à droite : quand l’UMP s’affaiblit, le FN en tire parti ».

Auteur Clément Chassot 

Article paru dans Politis n° 1292