Manuel Valls, en fait-il trop ?

En tête de pont sur l’affaire Dieudonné, le ministre de l’Intérieur continue d’occuper le terrain médiatique, n’hésitant pas à faire sans cesse sa promotion, sans égards pour les dégâts qu’il provoque.

Le 31 décembre, en qualifiant Dieudonné de « petit entrepreneur de la haine » et en avertissant ses partisans qu’ils soutiennent un « raciste et un antisémite » possédé par « la haine du juif », il vole presque la vedette à François Hollande, dont de nombreux médias notent qu’il a apporté dans ses vœux un soutien à la détermination de son ministre.

Le Président l’appuiera plus explicitement le 7 janvier en demandant aux préfets de se montrer « vigilants et inflexibles » dans l’application de la circulaire que Manuel Valls venait de publier. Les motifs que ce texte leur suggérait d’invoquer pour interdire les spectacles de celui que le ministre de l’Intérieur n’appelle plus que « M. Dieudonné M’Bala M’Bala », le risque de troubles à l’ordre public et l’atteinte à la dignité humaine, étaient toutefois contestés au sein même du PS.

« La circulaire n’est pas une bonne chose », on « victimise » Dieudonné et « on fait exploser le phénomène », estimait le député Vincent Feltesse, bon connaisseur de l’Internet et candidat à la mairie de Bordeaux, non sans demander au gouvernement d’arrêter « en permanence de réagir sur les émotions ». Elle « n’est pas conforme au droit », jugeait l’ancien ministre de la Culture, Jack Lang.

« Le risque juridique est bien plus élevé qu’on ne le dit… », avertissait Bruno Le Roux, le chef de file des députés PS. « Le pari est extrêmement risqué, renchérissait Olivier Faure, député de Seine-et-Marne et proche de Jean-Marc Ayrault. Aucun ministre ne peut s’ériger en censeur. Ce n’est pas au ministre de l’Intérieur de dire quand on peut rire ou ne pas rire. » « On parle de Dieudonné pour éviter de parler des vrais problèmes », regrettait encore sur I-Télé, le 9 janvier, Guillaume Balas, un des animateurs du courant de Benoît Hamon.

La décision du Conseil d’État, à en croire un sondage BVA réalisé les 9 et 10 janvier, les Français sont partagés sur l’interdiction (52 % contre, 46 % pour), 74 % pensent en revanche que le gouvernement parle « trop » de cette affaire. Et le gouvernement, en l’espèce, s’identifie essentiellement au ministre de l’Intérieur. C’est lui qui a imposé son avis, comme il l’avait déjà fait sur l’abandon du récépissé de contrôle d’identité, du vote des étrangers, de la PMA dans le texte du mariage pour tous, de l’amnistie sociale ou du report de l’application du non-cumul des mandats.

Fidèle à son habitude, Manuel Valls a suivi une règle d’or énoncée par son chef de cabinet Sébastien Gros, cité par les journalistes David Revault d’Allonnes et Laurent Borredon, dans l’ouvrage qu’ils lui consacrent  [1] : « Mieux vaut surréagir inutilement plutôt que de passer à côté de quelque chose. » L’accuse-t-on d’avoir enfourché ce cheval de bataille de façon très opportune ?

La reconversion du ministre de l’Intérieur, que des milliers de jeunes conspuaient, il y a à peine deux mois, pour avoir couvert l’expulsion des lycéens Leonarda et Khatchik, en héraut de la lutte contre le racisme et l’antisémitisme, laisse songeur. On se souvient du maire d’Évry surpris en juin 2009 par une caméra de Direct 8 – l’émission était présentée par Valérie Trierweiler –, en train de dire qu’il y avait « trop de blacks » dans sa ville et pas assez de « white » et de « blancos ».

Plus récemment, c’est au nom d’une laïcité intraitable (avec l’islam) que Manuel Valls, devenu ministre, a condamné, « à titre personnel », une décision de justice sur la crèche Baby-Loup, mis en doute la compatibilité de l’islam avec la République, et jugé « digne d’intérêt » l’interdiction du voile à l’université.

À chaque fois, confie un ministre qui le connaît bien aux auteurs de Valls à l’intérieur, « il se promeut, sans tenir compte des dégâts qu’il peut provoquer ». Il démantèle des camps de Roms sans relogement [2] et déclare tout de go que ces populations « n’ont pas vocation à s’intégrer » ; et envisage en Conseil des ministres de remettre en cause le regroupement familial. Depuis son entrée au gouvernement, le petit dernier de la primaire socialiste (5,7 %) imprime ainsi sa marque au gouvernement. Sans que jamais François Hollande ne le recadre.

À la plus grande satisfaction de l’intéressé qui, comme Nicolas Sarkozy avant lui, fanfaronne dans les médias. Le 13 juillet, convaincu d’être « protégé » par sa fonction, son « statut politique » et les « sondages d’opinion », Manuel Valls lance aux journalistes qui l’accompagnent dans le Gard : « Hollande sent bien que je pourrais être tenté de lui forcer la main. » Si ce n’est déjà le cas, cela y ressemble fort.

  1. Valls à l’intérieur, Robert Laffont.
  2. Le gouvernement a procédé en 2013 à près de 20 000 expulsions, soit deux fois plus qu’en 2012.

Michel Soudais – 16 janvier 2014 Article paru dans Politis n° 1286

Cov Politis n°1286

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Valls-Dieudonné : Une décision à risque

Imaginons ce qui se serait passé si, le 9 janvier, le Conseil d’État avait confirmé la décision du tribunal administratif de Nantes, qui avait, quelques heures plus tôt, autorisé la tenue du spectacle de Dieudonné. Manuel Valls aurait pris deux claques successives et son action serait, dans cette affaire, sérieusement discréditée.

Cela dit, et quel que soit le degré d’indépendance qui a présidé à cette décision, celle-ci crée une jurisprudence de rupture vis-à-vis de notre tradition juridique, qui a pour règle de favoriser la liberté d’expression. L’interdiction administrative préalable est d’autant plus attentatoire aux libertés publiques qu’elle se fonde, dans la décision du Conseil d’État, sur « l’atteinte à la dignité humaine », reprenant ainsi un des arguments de la circulaire envoyée aux préfets le 6 janvier par le ministère de l’Intérieur.

C’est une boîte de Pandore qui est ainsi ouverte, car « l’atteinte à la dignité humaine » est systématiquement avancée par les groupes de pression en faveur de la censure des œuvres, comme les catholiques intégristes. Que leur répondra-t-on désormais ? La République française, « victorieuse » selon Manuel Valls, a pris un autre risque avec cette décision du Conseil d’État : celle de se voir condamner par la Cour européenne des droits de l’homme, au cas très probable où les avocats de Dieudonné se tourneraient vers elle.

Christophe Kantcheff – 16 janvier 2014  Permalien

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Autre avis

Pour Diego Chauvet dans HD N° 21338

DIEUDONNÉ-VALLS – La victoire à la Pyrrhus de la République

Durant les fêtes de fin d’année, le ministre de l’Intérieur engage une nouvelle manœuvre médiatique. Il vise Dieudonné et ses diatribes antisémites. Une cible plus consensuelle, puisque selon l’IFOP, 71 % des Français ont une mauvaise opinion de lui. Les provocations antisémites de cet « humoriste » lui ont valu quelque neuf condamnations pénales, dont sept sont définitives. Manuel Valls affirme alors vouloir faire interdire ses spectacles par voie d’arrêtés préfectoraux.

L’affaire crée un précédent aux conséquences difficilement calculables sur les plans juridique et politique.

Ce n’est pas la première fois que des spectacles et des manifestations culturelles sont sous le feu des critiques. Des mouvements catholiques et religieux d’extrême droite s’en sont déjà pris à des pièces de théâtre et des œuvres culturelles.

Avec cette nouvelle jurisprudence, que se passera-t-il désormais lorsque ces mouvements s’en prendront à d’autres artistes qu’ils veulent faire taire? Si la République l’emporte en effet contre les propos antisémites de Dieudonné, elle n’échappe pas, dans le même temps, à la fragilisation dans sa mission de défense de la liberté d’expression.

Diego Chauvet.

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Espace presse – Blog officiel de l’ UMP

Comme tous les Républicains, je soutiens le ministre de l’Intérieur dans la lutte qu’il mène contre l’antisémitisme. Les provocations délirantes de Dieudonné M’Bala M’Bala doivent être combattues par toutes les voies de droit.

Ce n’est hélas pas la première fois que de tels agissements doivent être sanctionnés : sous l’autorité de Nicolas Sarkozy, les gouvernements précédents avaient su, par exemple, en 2006 et 2009, procéder à la dissolution de la « Tribu Ka » et de « Jeunesse Kébi Séba », groupuscules racistes et antisémites prônant le « suprématisme » de la « race noire ».

Mais je n’accepte pas que « l’affaire Dieudonné » devienne le centre du débat public. (…)

Manuel Valls aurait tort d’utiliser « l’affaire Dieudonné » comme une sorte d’opération de diversion : il faut qu’il se concentre à nouveau, rapidement et concrètement, sur les problèmes de la vie quotidienne des Français.

Guillaume LARRIVÉ, Député de l’Yonne, Secrétaire national de l’UMP

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Pour Marine Le Pen – Blog officiel du FN

« Nos libertés sont en péril ! » »

Il est des moments où l’essentiel est en jeu. Nous y sommes. Je veux parler de ce qui fonde une démocratie, de ce qui fonde notre République : la liberté d’expression et nos libertés publiques.

L’affaire Dieudonné, totalement instrumentalisée par Manuel Valls pour détourner l’attention des Français des vrais problèmes, du vrai débat politique et de son lamentable bilan ministériel, n’est qu’un des nombreux symptômes d’une offensive actuellement en cours contre nos libertés publiques.

Dans cette affaire d’abord, où le débat a été porté par le système politique et médiatique à un niveau d’hystérie rarement atteint, on a poussé les Français au chantage : soit vous acceptez l’interdiction a priori des spectacles, c’est à dire la censure pure et simple, soit vous êtes racistes et antisémites.

Et pourtant, jusqu’ici la tradition républicaine et notre droit évitaient clairement cette alternative mensongère et idiote, en protégeant la liberté d’expression comme un droit sacré, tout en appliquant a posteriori des lois contre l’injure, la diffamation ou les appels à la haine, à la violence. Je rappelle l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi ».

Demain, s’appuyant sur la décision du Conseil d’Etat, il sera facile de faire annuler à l’avance un spectacle, et pourquoi pas une réunion politique.

Mais cette affaire Valls/Dieudonné n’est que l’arbre qui cache la forêt du recul des libertés.

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