LE SYSTÈME ÉDUCATIF : PRODUCTION DE SOCIÉTÉ ?

(…)  « Demandez-moi quelles seront les trois priorités de mon gouvernement et je vous répondrai : l’éducation, l’éducation et l’éducation. » Le 1er octobre 1997, à l’aube de son premier mandat, Thony Blair martèle sa certitude : l’école constitue « la meilleure politique sociale puisqu’elle permet de construire une société où le travail et le mérite, et non l’appartenance de classe ou les privilèges, dessinent votre parcours ».

Un peu moins de dix ans plus tard, (…) le gouvernement de l’Argentin Néstor Kirchner voyait lui aussi dans l’éducation le « principal vecteur de mobilité sociale et de correction des inégalités (1) ».

Régulièrement enrôlée dans la lutte contre le chômage, (…) l’école bénéficie de surcroît d’un rare consensus idéologique. Elle constituerait le meilleur moyen de combattre les inégalités. (…)

Du point de vue des dirigeants politiques, l’école offre une singulière martingale : renvoyer à demain la solution des difficultés d’aujourd’hui… Puisque éduquer prend du temps, nul ne saurait raisonnablement attendre d’une réforme scolaire des résultats immédiats. Entre-temps, et dès lors que ceux qui souffrent des iniquités ont été convaincus que leur seule planche de salut consiste à bien « travailler à l’école », nul besoin d’envisager d’autres options politiques. Certaines, pourtant, feraient peut-être preuve d’une certaine efficacité sur la question de l’inégale répartition des richesses : fiscalité plus progressive, resserrement de l’échelle des salaires… (…)

Écrivant « Du contrat social » en même temps qu’il rédigeait « L’Émile », Jean-Jacques Rousseau avait montré dès 1762 que les transformations des rapports sociaux dans la cité et dans l’école fonctionnaient de pair. Autant dire qu’il n’est pas possible de « réformer » l’école (…) en la considérant séparément de la société qui l’a constituée.

Que les conservateurs se satisfassent d’une telle illusion ne doit pas nous étonner. Mais à gauche… ?

N’est-il pas temps de rompre avec l’illusion méritocratique ?

De comprendre que le plein-emploi et un bon salaire constitueraient un moyen plus sûr de combattre la reproduction des inégalités à l’intérieur de l’école qu’un nouveau « dispositif de réussite scolaire »?

Mais si les combats pour l’éducation débutent avant la classe, ils ne sauraient ignorer ce qui s’y passe. Car, en l’état, l’école demeure le siège de la reproduction des inégalités, comme l’ont montré Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron : les projets de transformation sociale ne sauraient donc se priver de démonter un rouage social aussi central.

Le système éducatif demeure par ailleurs un lieu de production de savoir, et d’éveil politique. Jean Jaurès en était convaincu : « Il ne peut y avoir de révolution que là où il y a conscience. »

C’est une telle logique qui a conduit les communards parisiens à souhaiter transformer – tout de suite – l’école alors même que les versaillais campaient aux portes de Paris.

Un peu comme, un siècle et demi auparavant, Louis Michel Lepeletier, marquis de Saint-Fargeau, avait déjà averti que la Révolution française ne survivrait qu’adossée à un ambitieux projet de refonte du système éducatif.

  • Alors, production de savoir ou reproduction sociale?
  • Eveil des consciences ou pédagogie de la soumission?
  • Emancipation ou domestication?

 

D’après un article de Renaud Lambert et Allan Popelard – Le monde Diplomatique – Manière de voir N°131 –

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

(1)         « Educaciôn y desigualdad social », rapport du ministère de l’éducation, des sciences et de la technologie, Buenos Aires, 2006.