Un dossier « prostitution »

Oui, je sais bien que ce n’est pas pendant la trêve des fêtes de fin d’année qu’il faut parler de ce sujet. Pourtant combien de personnes, hommes comme femmes, se retrouveront seules durant cette période à la recherche de quelques sentiments mêmes temporaires, mêmes tarifés ?

Sans être à leur place (fort heureusement), je comprends ces hommes et ces femmes demandeurs. Force est de constater que pour beaucoup d’entre elles ou eux, la demande temporaire et tarifée, sera satisfaite au grand dam des bien-pensants réfugiés dans leurs certitudes que le ou la personne tarifiant l’acte sexuel, est obligatoirement soumise à un proxénète ou dans l’esclavage moderne d’habitants de régions du globe en grande déshérence.  Faut-il pour autant condamné ces travailleurs du sexe ? N’y a-t-il pas de la part de certaines personnes une grande hypocrisie ? D’autre part affirmer que la prostitution n’existe que lorsque l’acte est tarifié est bien évidemment méconnaître les relations humaines liées à l’acte sexuel pour des intérêts personnels sans transaction financière directe. C’est vieux comme le monde.  MC

Plusieurs personnes prostituées donnent leur opinion sur le projet de loi visant à pénaliser les clients. La plupart craignent une dégradation de leurs conditions d’existence.

Petite, menue, une crinière blanche lui retombant sur les épaules, Geneviève râle : « Font chier avec leurs photos… » Des prostituées font bloc contre un kiosque. Des Chinoises et des Africaines portent un masque blanc pour décourager les photographes. Ceux-ci se rabattent sur les transsexuelles latino-américaines qui rient et chantent.

Des membres du Strass, syndicat du travail sexuel, clament dans des mégaphones : « Pute sans clients cherche poste au gouvernement. » Place de Clichy, à Paris, le 26 octobre, des personnes prostituées manifestent contre le projet de pénalisation des clients. Les touristes hallucinent : elles sont en costume de travail, talons hauts et décolletés.

En jean et veste sobre, la cinquantaine passée, Geneviève joue de sa gouaille : « J’ai un camion au bois de Boulogne, avec un gros chien contre les emmerdes. Je suis indépendante ! Le “proxo”, j’ai connu, quand j’étais mineure. Ma mère l’a foutu en taule. Bon débarras ! Après, j’avais le pied à l’étrier, ça gagne bien. J’ai toujours refusé qu’on se mêle de mes affaires… »

Aujourd’hui, elle essaye de relancer un pub. « Avec ma retraite et la pension de mon mari, j’ai 500 euros par mois ! Alors qu’on me fiche la paix avec la pénalisation de mes clients ! C’est pas aux filles comme moi qu’il faut s’en prendre. C’est aux réseaux qu’il faut s’attaquer, à ceux qui exploitent des mômes de moins de 20 ans qui font tout pour 20 euros. »

Déjà, le racolage passif, ça l’énervait. Pas pour elle, mais pour ces « petites étrangères » sans cesse arrêtées. « J’ai été arrêtée une fois. Mais moi, Française, avec ma gueule et mon âge, forcément, ça a été classé sans suite. Je n’ai pas eu de problèmes, mais ce n’est pas le cas de tout le monde. »

« La prostitution est un métier » Étudiante, 24 ans, prostituée [1]

« Oui, la prostitution, c’est un métier. C’est d’ailleurs assez dommage. Dommage qu’on vive dans un monde où vendre des services sexuels soit un métier et un moyen comme un autre de survivre. Dommage que le recours à la prostitution apparaisse pour beaucoup comme plus supportable que le recours au travail traditionnel. […] J’aimerais mieux que ce que ça nous dit de notre système, de l’idéologie libérale, secoue le cocotier et fasse bouger les lignes. Pas pour qu’on interdise et qu’on déclasse la prostitution, comme c’est le cas actuellement, mais pour qu’on décide de vraiment changer les choses. […] En attendant, je défendrai les droits et le statut professionnel de la prostitution tant qu’il le faudra. »

« Nos vies sont en jeu » Stefany, 25 ans

Qui sont les prostitué(e)s ? Il y aurait entre 20 000 et 40 000 personnes prostituées en France selon les chiffres de l’Office central pour la répression de la traite des êtres humains.

Dont 10 à 15 % d’hommes, transsexuels et transgenres.

D’après l’Inspection générale des affaires sociales (Igas), 4 % des femmes auraient plus de 60 ans. Mais ces chiffres sont ceux de la police. Ils ne portent que sur des procédures. Une partie de la prostitution échappe donc aux statistiques – mafias et réseaux, prostitution en appartement, hôtels, bars et salons de massage et prostitution des mineurs isolés. Restent des tendances : le développement du racolage sur Internet et de la prostitution étudiante.

Surtout, 80 % des personnes prostituées étaient françaises dans les années 1990 contre 20 % aujourd’hui. Mais les étrangères sont plus souvent interpellées. La réalité se situerait plutôt entre 20 et 40 %.

« Je viens du Nigeria et cela fait huit mois que je suis en France. […] Une fois, j’ai rencontré un sale type, il a pris un couteau, l’a pointé sur moi, m’a menacée. J’ai eu très peur, alors j’ai crié pour alerter le voisinage. Un homme est venu à mon aide, j’étais soulagée. S’il n’avait pas été là, je serais peut-être morte aujourd’hui. Travailler dans des zones éloignées de la ville peut être très dangereux. Ce sont nos vies qui sont en jeu ! » « Si tu veux arrêter, va faire des ménages… »

Gabrielle Partenza, fondatrice d’À nos aînées [2]

« J’ai fait il y a quelque temps une formation à l’hôpital Bichat, j’en suis sortie avec un diplôme de médiatrice en santé publique. Cette formation ne m’a pas permis d’avoir un travail. […] Beaucoup viennent me voir, me disent qu’elles veulent arrêter. […] Je leur dis : “Si tu veux arrêter, va faire des ménages.” Moi aussi, j’ai fait des ménages. […] On veut éradiquer la prostitution, mais il n’y a pas de travail. Et, une fois la formation faite, il n’y en a toujours pas. »

« Une relation de pouvoir sans égalité » Marc, 26 ans, étudiant à Paris [3]

« Je m’appelle Marc, je suis étudiant, gay, féministe et pour la pénalisation des clients. Je me suis prostitué pendant une période. […] L’homophobie de mes parents, de mes frères et sœurs et des autres membres de ma famille m’avait détruit. Le rejet de la société n’était pas mieux. […] L’image du client sauveur véhiculée par les médias et le lobby pro-prostitution est une vaste escroquerie. Le pire moment est celui où ils sortent les billets. […] Un Blanc qui exploite un Noir, un vieux qui exploite un jeune, un homme qui exploite une femme, un hétéro qui exploite un trans, un riche qui exploite un pauvre : c’est ça, la prostitution, une relation de pouvoir sans égalité. »

« La loi me fait peur » Jennifer

« Je viens du Nigeria. Je suis en France depuis un an et demi. La loi me fait peur. Nos conditions de vie dans la rue vont changer. Il y aura davantage de danger car nous serons obligées de travailler dans des zones plus isolées. […] Une fois, le préservatif a rompu. Je suis allée aux urgences pour demander un traitement préventif, j’ai pu expliquer mon problème tranquillement. Si cette nouvelle loi entre en vigueur, nous serons beaucoup plus exposées au risque d’infection par le VIH. Aujourd’hui, je peux facilement me rendre à l’hôpital et dire que je travaille dans la rue. Mais, si la loi change, la prostitution sera de fait interdite. Par exemple, le client ne pourra plus venir aux urgences avec toi, il te laissera seule. »

À lire ces témoignages, on peut se demander si la prostitution est un métier. « Le corps n’est pas une marchandise, martèle Christiane Marty, d’Attac. La prostitution ne peut être banalisée. Dans toute l’histoire, ça a toujours été la précarité économique qui a poussé à la prostitution. » « Je travaille avec cinq cents prostituées pour qui c’est un métier, objecte Julie Sarrazin, de l’association Grisélidis. C’est leur gagne-pain, une réalité sociologique. »

La France ne reconnaît pas la prostitution comme métier… mais taxe les revenus de la prostitution au titre de « bénéfices non commerciaux ». Des « bénéfices » perçus différemment par les principales intéressées, aux profils évidemment très divers. Il y a celles qui travaillent encore à 80 ans. Celles qui reviennent à la prostitution après avoir arrêté. Celles qui parlent d’un métier « difficile » et d’argent gagné « durement » mais apprécient la « liberté de travailler comme on veut, sans patron ». Celles aussi qui doivent rembourser un passeur…

Pour la plupart d’entre elles, la pénalisation du client n’est pas une avancée symbolique pour la cause des femmes, mais une galère supplémentaire.

Article paru dans Politis n° 1277  – Ingrid Merckx, Lena Bjurström – 2013

Couv Politis N°1277

Notes :

[1] Blog « mélange-instable ».

[2] Interrogée par la sénatrice EELV Esther Benbassa

[3] Independent-metisse  : La parole libre des minorités visibles LGBT.

Voir aussi

Laisser un commentaire