Question sécuritaire ou question sociale ?

Face à un taux de chômage qui ne risque pas de significativement s’améliorer, malgré les promesses, la tentation de détourner l’attention par un contre-feu devient forte. Dans cette perspective, la technique consistant à faire passer la « question sécuritaire » devant la question sociale présente l’avantage d’être déjà rodée, pour ne pas dire éculée. Elle a aussi l’avantage de posséder en Manuel Valls un « expert », au sein du gouvernement actuel.

D’abord parce qu’il n’aura échappé à personne que le ministre est un peu celui qui porte le pantalon chez les socialistes: refusant le « laxisme de gauche », il tape du poing sur la table avec « autorité » et gravité; bien déterminé à sévir avec intransigeance, quitte à bafouer les principes élémentaires de la dignité humaine.

Mais, surtout, il est très motivé aussi pour incarner l’« aile droite » du PS et essayer de catalyser, sur son image, l’électorat séduit par les idées de la « droite décomplexée » et de l’extrême droite. Valls est le premier de la classe zélé sur tout ce qui touche au « problème » des « White » et des « Blacks », des « blancos » et des « beurs »…

Le super- « champion de la com » au PS, toujours impeccablement peigné et costumé, est aussi dans le même temps – est-ce un hasard? -le superchampion de la lutte contre les « camps de Roms »; problème qui affecte tant, il est vrai, la société française dans son ensemble. Mais c’est qu’il faut savoir identifier les « priorités », les « vrais problèmes des Français », et cela, « sans tabou » bien sûr !

N’ayons pas peur de dire la « vérité »! Car la vérité, ce n’est évidemment pas que les gouvernants sont impuissants face à la « crise » et à la montée du chômage, qu’ils n’ont aucun poids sur le marché et la finance. La vérité, ce n’est pas que les partis de gouvernement, l’UMP et le PS, n’ont aucune divergence de fond sur le plan économique, malgré tout ce que l’on en dit, pendant les élections. Ne nous censurons pas! Pas de « langue de bois », n’est-ce pas?

Dans une tentative de dépasser l’ « ancien clivage » gauche/droite qui « n’aurait plus de sens de nos jours », le politicien cherche à construire une « nouvelle identité » de la « gauche » qui ne serait pas « idéologique » mais « pragmatique » et où l’on prendrait dans un camp et dans un autre ce qui paraît bon à prendre, sans « dogmatisme ». Ce que semble oublier (mais en a-t-il quelque chose à faire?) notre ministre de la police et des cultes, c’est que si l’on va à droite, on ne peut hélas aller en même temps à gauche, tout piéton ou conducteur de voiture chevronnés vous le diront…

Si l’on déplace le centre de gravité de la gauche vers sa droite, on trouve peut-être en effet une « nouvelle gauche » mais, ce faisant, on ne sait plus ce qui lui reste de gauche, ce qui est quand même une conséquence non négligeable et assez malheureuse de cette « stratégie ». On pourrait ajouter que séduire l’électorat avec des idées de droite ne saurait constituer en soi un horizon pérenne pour la « gauche » au pouvoir.

Enfin, est-il nécessaire de rappeler que les discours autoritaires et la « fermeté » en matière de sécurité ou d’immigration illégale n’ont jamais rien changé à la donne? Aujourd’hui, on semble nous dire: « Vous en avez assez de ces camps de Roms? Eh bien on va vous en débarrasser! » L’histoire se répète, sauf que les politiques passent et ceux que l’on désigne comme des boucs émissaires sont toujours là…

Quelle ironie du sort: les Français et les Françaises se sont « débarrassés » de Nicolas Sarkozy sans que celui-ci n’ait rien pu faire pour réduire sensiblement la délinquance dans les quartiers (où les trafics dans certaines cités sont devenus peut-être encore plus violents qu’hier).

On peut, sans prendre trop de risques, prévoir le même sort à l’actuel volontarisme de façade du ministre de l’Intérieur. C’est qu’en la matière il ne s’agit évidemment pas d’une question de « volonté » et d’ « autorité » comme le présentent trop souvent à tort les acteurs du débat. « S’il suffisait de vouloir », comme disait l’autre… La délinquance et l’immigration clandestine sont des problèmes d’ordre systémique et structurel, difficile de les enrayer sans s’attaquer frontalement à la pauvreté et à la misère qui en sont les véritables causes. Tiens, tiens, derrière la « question sécuritaire » ne retrouverait-on pas cette si embarrassante question sociale?

Mais pour Valls, apparemment, ceci ne pose aucun problème, du moins tant qu’il en tire un profit indéniable en termes de carrière personnelle. En ce sens, le parallèle avec « Sarko » est évident. Passer par le ministère de l’Intérieur est en train de devenir un classique de l’ascension politique rapide: il y est tellement plus facile de faire parler de soi et de donner l’impression que l’on agit, en particulier en comparaison avec des ministères tels que celui de l’Economie, des Affaires sociales ou, pire encore, du « Redressement productif ». Et puis aller dans le sens des idées du moment reste toujours plus rentable que d’avancer à contre-courant!

En attendant, on continue, dans une atmosphère que l’on rend ainsi de plus en plus nauséabonde, à se servir de l’immigration et de l’insécurité, comme d’un bouclier visant à pallier la défaillance économique et sociale des gouvernements successifs.

Quand arrêtera-t-on d’utiliser ces questions comme des grenades fumigènes afin de faire écran entre les impasses du pouvoir et l’électorat?

Déjà les élections de 2002, les émeutes de 2005, la dérive droitière des années Sarkozy, la vitalité du Front national post-Jean-Marie Le Pen…

Quand arrêterons-nous de jouer avec le feu?

Thomas Beaubreuil, sociologue.