L’intégration à la suédoise

Les pays scandinaves sont souvent vus comme ayant une longueur d’avance sur les autres pays occidentaux en ce qui concerne l’organisation de la société : congé parental de un an et demi, accès facilité à la culture et au sport, respect de l’environnement, écoles et universités publiques de très bon niveau, égalité homme-femme, reconnaissance des droits des personnes homosexuelles, espérance de vie parmi la plus élevée du monde etc. Il y a un autre domaine peut-être moins connu dans lequel la Suède a encore une longueur d’avance, c’est la façon dont elle accueille les immigrants.

Sur les 9 500 000 habitants qui peuplent la Suède, 15 % sont nés dans un pays étranger (1). Aujourd’hui la Suède est l’un des pays d’immigration du monde industrialisé avec la. plus grande diversité ethnique. Elle est passée relativement rapidement d’une homogénéité socioculturelle historique quasiment unique à une grande diversité.

La politique d’intégration suédoise repose sur des bases progressistes. Il ne s’agit pas d’assimiler les étrangers en leur demandant de taire leur langue, leur religion ou leurs traditions. Bien au contraire, elle reconnaît et encourage la diversité ethnique et culturelle des personnes tout en leur permettant d’accéder rapidement aux universités et/ou au marché du travail. Plus de 60 pour cent de ceux qui ont émigré en Suède ont la nationalité suédoise après quelques années.

Pour ne citer que quelques-unes des mesures facilitant l’accueil des immigrants : un logement garanti et un revu pour les demandeurs d’asile ; une heure de cours gratuit par semaine dans la langue maternelle des enfants ; des congés parentaux payés et accessibles dès l’arrivée des migrants pour chacun des enfants et jusqu’à leurs 8 ans, des bourses et des prêts sans intérêt pour pouvoir faire des études.

Au centre du dispositif’ d’intégration des immigrants se trouve un système d’écoles publiques pour adultes appelé « SFI » (Svenska Fôr Invandrare, – Suédois pour les immigrants). Ces écoles sont présentes sur tout le territoire suédois, et proposent plusieurs types de cours, afin de s’adapter au mieux à la réalité et aux besoins des personnes : des cours flexibles en journée ou le soir, des cours à distance, ou des cours à temps complet.

Le contenu des cours est également adapté au niveau scolaire des personnes : ainsi, certains groupes apprennent à lire, à écrire et à compter en même temps que la langue suédoise, pendant que d’autres, composés d’élèves ayant fait des études universitaires dans leur pays d’origine, apprennent de façon plus rapide la langue. Puisqu’elles sont publiques, les écoles SFI sont entièrement gratuites.

Mieux encore, une « prime-bonus » de 12 000 couronnes suédoises (soit environ 1 400 euros) est décernée à certaines personnes (réfugiées, notamment), qui ont terminé les cours du SFI dans les 15 mois suivant leur arrivée en Suède.

Nouvellement installée à Umeâ, une petite ville universitaire du nord de la Suède, j’ai eu la chance d’étudier dans une de ces écoles SFI. J’ai vécu une expérience humaine extrêmement enrichissante, que j’aimerais vous faire partager ici.

Première journée de cours : Je regarde autour de moi le groupe hétérogène des personnes qui m’entourent. Des visages tellement différents les uns des autres. Et pourtant, je sens que nous partageons tous la même fébrilité en attendant notre professeur.

Elle arrive enfin, et se présente en suédois de façon théâtrale, une carte des pays scandinaves à l’appui : « jag heter Riitta, och kommer frein Finland » (je m’appelle Rita, et je viens de Finlande). Puis elle nous demande, chacun à notre tour : « Vad heter du ? Varifran kommer du ? » (Comment t’appelles-tu ? D’où viens-tu ?).

À chaque réponse, elle note le nom du pays au tableau. Je n’en reviens pas : nous sommes 33 élèves dans la salle, et 30 pays sont représentés ! Mon voisin de gauche vient de Gambie, ma voisine de droite de Taïwan (attention, pas de Chine, insiste-t-elle !… j’apprendrais l’importance de la nuance plus tard), mon voisin en face, du Boutan.

Derrière moi, des réfugiés d’Afghanistan, d’Irak et de Syrie. Une thaïlandaise, une vénézuélienne, une chinoise, une algérienne, une libanaise, une vénézuélienne, un grec, un égyptien, un palestinien, un espagnol, une birmane, une salvadorienne, une Ouzbékistane, une américaine, une jamaïcaine, une vietnamienne; une éthiopienne, une polonaise, un bulgare, un létonien, une iranienne, un ukrainien, une américaine… et moi; française.

Certains sont grands, d’autres petits, les unes sont voilées, d’autres ont des tenues moulantes et décolletées, certains sont pendus à leur téléphone cellulaire et leur tablette, d’autres cherchent dans une vieille sacoche en cuir un carnet et un crayon à papier. Certains visages, crispés ou balafrés, certains yeux, éteints et fatigués, laissent aussi imaginer les épreuves qui les ont menés dans cette petite salle de classe.

Nous sommes tellement différents, avec derrière nous des références culturelles tellement différentes, et nous sommes pourtant tous réunis par un même objectif, celui d’apprendre une nouvelle langue, le suédois. Allons-nous y arriver sans anicroche ?

Les cours s’organiseront autour de la prononciation, de la grammaire et des conjugaisons. On nous prêtera un ordinateur portable à chacun, pendant tout le temps que durera nos études dans l’école.

Des journées de la culture seront organisées, nous permettant d’aller visiter un musée d’histoire, de danser sur de la musique traditionnelle, d’aller à l’opéra, de visionner des films, de rencontrer des auteurs, de jouer à des jeux traditionnels, de goûter la cuisine suédoise, etc. Nous aurons aussi des cours d’économie sur l’organisation des systèmes bancaires, sur le système des assurances, sur les avantages et les dangers du crédit.

Nous rencontrerons des personnes du trésor public qui nous expliqueront la redistribution des sommes versées aux impôts et, plus pragmatiquement, comment remplir une déclaration d’impôt. On nous aidera aussi à écrire un CV, des lettres de motivation, on nous conseillera des personnes à contacter pour trouver un travail ou un stage. On nous fera rencontrer des personnes de l’agence pour l’emploi, qui nous expliqueront comment monter une entreprise.

On nous offrira des billets pour assister à des matchs d’innebandy (sorte de hockey en salle) ou pour aller écouter des concerts de musique expérimentale à l’opéra. À l’heure du lunch, nous pourrons faire de l’aérobic, apprendre à faire du vélo (très utile pour toute personne qui vit en Suède), ou encore apprendre à nager à la piscine municipale. Une fois par semaine, des cours de couture nous seront proposés, et un groupe de rencontre pour les parents se réunira chaque vendredi après-midi.

Nos professeurs nous amènent bien plus loin encore, ils nous permettent d’ouvrir notre réflexion et nos horizons en nous faisant travailler sur des sujets sociaux, politiques et parfois même, philosophiques. Par exemple, en guise de rédaction, on nous demandera d’écrire une lettre au premier ministre de Suède pour lui dire ce que signifie les mots « démocratie » et « liberté » pour nous.

Nos professeurs nous parleront aussi beaucoup du sens des racines. Ils nous expliqueront combien il est important de continuer à parler notre langue maternelle à nos enfants :

« Vous parlez le suédois avec votre cerveau, vous parlez votre langue maternelle avec votre cœur. Et les choses importantes de la vie doivent être dites avec le cœur ».

Les devoirs à la maison consisteront à lire le journal et à regarder le journal télévisé, de façon à pouvoir commenter l’actualité lors du cours de conversation, chaque matin. Avec toutes nos cultures et nos vécus différents, quelle richesse que de pouvoir échanger sur la crise financière chypriote ou sur la mort d’Hugo Chavez, par exemple !

Nous n’avons jamais eu de « leçon » sur le respect ou le savoir vivre ensemble, et pourtant, les discussions avancent, chevrotantes parfois, avec notre pauvre vocabulaire. Cette « humilité linguistique forcée » nous oblige à écouter attentivement l’autre pour essayer de comprendre son point de vue, à décoder entre les mots, le ton de voix ou les expressions du visage ce qu’il a voulu dire, même si nous ne partageons pas son point de vue, même si ce qu’il nous présente nous apparaît farfelu ou exagéré.

Cette « humilité forcée » crée aussi entre nous une certaine complicité. Au bout de quelques jours, des amitiés se lient, amitiés parfois surprenantes, qui défient tous les préjugés. Au moment du repas de midi, dans la salle commune, des odeurs asiatiques se mélangent aux épices africaines, les uns et les unes prient tournés vers le soleil levant tandis que d’autres échangent un café avec Mme le Pasteur qui est venu discuter un peu avec nous…

Certains encore préfèrent fumer une cigarette dehors malgré le froid, profitant des rares rayons de soleil.

Pendant ces huit mois, mes préjugés auront été bousculés par des rencontres de personnalités extraordinaires. Beaucoup de mes nouveaux amis ont dû fuir leur pays, pour avoir cherché et lutté pour leur liberté et leur dignité.

Arrivée au bout de mon cursus à l’école « SFI », je pense que j’ai eu la chance de vivre une vraie expérience pacifiste, dans le sens où la rencontre de l’autre, si différent soit-il, s’est toujours faite avec beaucoup de respect, pour tendre vers un objectif commun et durable, celui de vivre harmonieusement dans notre nouvelle terre d’accueil.

À l’heure de la (prétendue) crise économique, où les pays se replient sur eux et dressent même des forteresses pour ne pas se faire voler par des « envahisseurs« , il serait bon de regarder ce qu’il est possible de bâtir ensemble, avec respect, humilité et humanisme. Je pense que l’avenir doit se construire sur la diversité et la rencontre de l’autre, en laissant à chacun, librement, la chance d’apprendre, de se soigner et de s’épanouir. Pour que nos enfants et nos petits enfants de toutes les couleurs puissent vivre ensemble, en paix.

Aurore Gardès-Cherif

(1) Les statistiques citées sont issues du rapport de 2012 réalisé par Eurostat, direction générale de la commission européenne chargée de l’information statistique à l’échelle communautaire. Cette étude est consultable à l’adresse suivante : http://epp.eurostat.ec.europa.eu/statistics_explained/index.php/Migration_and_migrant_population_statistics

Source ENVOL N° 634 – Editeur FOL 07 (Fédération des œuvres laïques de l’Ardèche) Bd de la Chaumette – BP 219. 07002 PRIVAS Cedex

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